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COMMUNIQUE DE PRESSE DE HUMAN RIGHTS WATCH

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République centrafricaine : Les musulmans contraints à fuir le pays

HRW PRESS

Les milices chrétiennes suscitent un déferlement de vagues de violence ciblée

UN BILAN

(Bangui, février 2014) – La minorité musulmane de République centrafricaine est la cible d’une implacable vague de violences organisées, qui oblige des communautés entières à quitter le pays, a affirmé Human Rights Watch aujourd’hui. Le gouvernement de la République centrafricaine ainsi que les forces de maintien de la paix françaises et africaines devraient prendre des mesures urgentes pour protéger la population musulmane restée sur place contre les opérations de représailles menées par les milices majoritairement chrétiennes et des habitants qui leurs sont alliés.

Les milices anti-balaka (« anti-machettes ») sont de plus en plus organisées et tiennent des propos suggérant que leur intention est d’éliminer les habitants musulmans de République centrafricaine. Les anti-balaka accusent la population musulmane d’être responsable de la montée en puissance de la coalition rebelle Séléka, à dominante musulmane, qui a pris le pouvoir en mars 2013 et commis des exactions atroces à l’encontre de la majorité chrétienne du pays au cours des 11 derniers mois. Les membres de la Séléka – qui n’a jamais publiquement fait référence à des critères religieux pour justifier ses actes – continuent à perpétrer des atrocités.

« A ce rythme, si les violences ciblées continuent, il ne restera presque aucun musulman en République centrafricaine», a averti Peter Bouckaert, directeur de la division Urgences chez Human Rights Watch. « Des gens dont les familles vivaient en paix dans ce pays depuis des siècles se voient contraints à partir, ou fuient la menace de violences qui pèse sur eux, et qui est extrêmement réelle. »

Tout au long du mois de janvier 2014 et de la première semaine de février, des milliers de familles musulmanes originaires de villes où vivent d’importantes communautés pratiquant l’Islam – Bossangoa, Bozoum, Bouca, Yaloké, Mbaiki, Bossembélé, et d’autres localités du nord-ouest et du sud-ouest – ont fui de terribles attaques perpétrées par les anti-balaka. Yaloké, un centre important du négoce de l’or, comptait environ 30 000 musulmans ainsi que huit mosquées avant le début du conflit. Quand Human Rights Watch s’est rendu sur place le 6 février, il restait à peine plus de 500 musulmans et une mosquée. Les habitants musulmans se sont rassemblés dans cette mosquée, sous la protection de Casques bleus français, tandis que les milices et les habitants chrétiens pillaient et détruisaient leurs maisons et leurs lieux de culte.

A Bangui, des combattants anti-balaka armés de fusils AK-47, de lance-roquettes RPG et de grenades, ont pris d’assaut de nombreux quartiers musulmans, contraignant la population à la fuite. PK12, PK13, Miskine, et Kilo 5 – tous d’anciens bastions de la communauté islamique à Bangui – sont désormais des quartiers fantômes, vidés de leurs habitants musulmans. Certains militants anti-balaka ont affirmé à Human Rights Watch qu’ils tueraient tous les musulmans qu’ils surprendraient encore dans ces quartiers.

Dans le quartier musulman abandonné de PK13, les chercheurs de Human Rights Watch ont vu des chrétiens investir les maisons pillées et abandonnées, et les marquer comme propriété des dirigeants anti-balaka. A l’entrée du quartier, une affiche avertit : « Attention : zone anti-balaka ».

L’essentiel de la population musulmane a fui au Tchad, au Cameroun, et en République démocratique du Congo. On estime que près de 50 000 musulmans – pour la plupart citoyens de la République centrafricaine – ont quitté le pays depuis l’aéroport militaire de Bangui, grâce à des vols d’évacuation mis en place par le Tchad, le Cameroun, le Niger et le Sénégal. Des dizaines de milliers d’autres ont fui par la route, formant des convois fréquemment attaqués en chemin par les forces anti-balaka.

Des troupes d’élite tchadiennes, assistées dans certains cas par le contingent tchadien de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique sous conduite africaine (MISCA), ont également évacué plusieurs milliers de musulmans de villes tombées aux mains des anti-balaka. À ce jour, les milices anti-balaka n’ont pas attaqué les populations musulmanes dans le nord-est du pays, où celles-ci sont majoritaires.

Les anti-balaka mènent des attaques coordonnées contre les quartiers musulmans depuis le mois de septembre 2013. Au cours de ces attaques, les musulmans piégés par les combats ou qui tentent de fuir sont victimes de violences particulièrement atroces et brutales, femmes et enfants compris. Les forces anti-balaka ont tranché la gorge de civils musulmans, lynché et mutilé des personnes en public, et ont incendié des corps. Les chercheurs de Human Rights Watch ont été témoins de certaines de ces atrocités.

Des hommes des quartiers musulmans, parmi lesquels quelques combattants rescapés de la Séléka, ont tenté de répondre par les armes mais n’ont pas réussi à contrer les attaques, qui ont également débordé les Casques bleus français et africains.

« Qu’il s’agisse là d’une politique délibérée de nettoyage ethnique de la part des chefs anti-balaka, ou d’une sanction collective abusive imposée à la population musulmane, le résultat final est évident : la disparition de communautés musulmanes très anciennes », a souligné Peter Bouckaert.

Le terme « nettoyage ethnique, » bien qu’il ne soit pas officiellement un concept juridique, correspond à une politique délibérée menée par un groupe ethnique ou religieux pour éliminer la population civile d’un autre groupe ethnique ou religieux de certaines zones géographiques, par la violence et par des tactiques de terreur.

Les milices anti-balaka sont issues des groupes d’auto-défense villageois structurés pour combattre le banditisme, mais sont réapparues pour lutter contre les exactions de la Séléka. Les membres des anti-balaka sont presque exclusivement chrétiens et animistes. Ils prêtent serment de garder le silence et porte des amulettes ou « gris-gris » sensées les immuniser contre les balles et les protéger du danger.

Quand la Séléka a chassé du pouvoir le président François Bozizé, des membres des Forces armées centrafricaines (FACA) et des soldats d’élite de la Garde Présidentielle restés fidèles à Bozizé ont rejoint les milices anti-balaka dans leur combat contre l’organisation rebelle, leur apportant une expertise militaire et des armes. Si la plupart des combattants anti-balaka utilisent des armes artisanales, des machettes et des couteaux, certains se montrent en uniforme militaire et possèdent des fusils d’assaut AK-47 et d’autres armes automatiques. Human Rights Watch a observé la présence croissante dans les quartiers musulmans de forces anti-balaka menant des attaques à l’arme automatique, avec des lance-roquettes RPG et des grenades.

Le 7 février, la procureure de la Cour pénale internationale (CPI) a annoncé que son bureau avait enregistré des allégations suffisamment crédibles de crimes relevant de sa juridiction pour déclencher l’ouverture d’un examen préliminaire. Son bureau va mener des recherches plus approfondies pour déterminer s’il faut ouvrir une enquête officielle, prochaine étape avant d’entamer des poursuites judiciaires. Le bureau de la procureure a par ailleurs déjà un dossier en instance, qui concerne les crimes commis en 2002-2003 en Centrafrique par Jean-Pierre Bemba Gombo, un Congolais, ancien vice-président de la RD Congo, qui avait été appelé en République centrafricaine en 2002 afin de renforcer la résistance à une tentative de coup d’État orchestrée par Bozizé.

Pour protéger efficacement les civils, et en particulier les musulmans vulnérables ainsi que leurs biens, l’Union africaine, l’Union européenne et les Nations Unies devraient immédiatement déployer des forces supplémentaires de maintien de la paix dans tout le pays. Quand c’est possible, elles devraient renforcer leur présence pour protéger les communautés musulmanes en danger contre la campagne de terreur orchestrée par les anti-balaka. Leurs soldats devraient s’opposer activement aux forces et aux dirigeants anti-balaka responsables des attaques contre des civils musulmans, et affirmer clairement que les exactions contre des civils ne sont pas tolérables.

La nouvelle présidente de la République centrafricaine, Catherine Samba-Panza, devrait rappeler publiquement et fermement à ses électeurs que la minorité musulmane constitue une partie intégrante du pays, et que quiconque tente de se venger des civils musulmans au nom des crimes commis par la Séléka sera rendu responsable de ses actes. Les lynchages en public, tels que celui qui a suivi le rétablissement de l’armée nationale, devraient rapidement faire l’objet d’enquêtes, et ceci de façon visible.

« La communauté internationale devrait réagir promptement et fermement pour mettre fin à ces atrocités organisées et ciblées », a conclu Peter Bouckaert. « Il y a un besoin urgent de ravitaillement en aide humanitaire, et il faut aider le gouvernement à mettre en place des programmes pour la réconciliation, la tolérance et la justice, afin que les Centrafricains puissent reconstruire leurs vies qui sont actuellement déchirées. »

Pour plus d’informations sur les exactions commises par les anti-balaka, veuillez vous référer à la section ci-dessous.

Pour consulter d’autres rapports et communiqués et Human Rights Watch sur la République centrafricaine, veuillez suivre le lien:
http://www.hrw.org/fr/africa/central-african-republic

Pour plus d’informations, veuillez contacter :
À Bangui, Peter Bouckaert (anglais, français): +41-789-459-385 (portable); ou +1-917-216-4812; ou bouckap@hrw.org
À New York, Rona Peligal (anglais): +1-212-216-1232; ou peligar@hrw.org
À New York, Philippe Bolopion (français, anglais): +1-212-216-1276; ou +1-917-734-3201 (portable); ou bolopion@hrw.org
À Paris, Jean-Marie Fardeau (français, anglais, portugais): +33-143-595-531; ou +33-645-852-487 (portable); ou fardeaj@hrw.org

Représailles des anti-balaka suite aux exactions de la Séléka
Les atrocités généralisées commises au cours des 10 derniers mois par l’organisation rebelle Séléka, principalement musulmane, sont à l’origine des violences actuelles en République centrafricaine. L’organisation a pris le pouvoir en mars 2013, et a mené une campagne d’exécutions, de meurtres sans discrimination, d’incendie de villages et de viols qui ont plongé le pays dans le chaos et ont causé le déplacement de près d’un quart de la population majoritairement chrétienne du pays.

A partir du mois de septembre, les anti-balaka ont commencé à riposter, poussant la majeure partie de la population musulmane rurale du nord-ouest et du sud-ouest de la Centrafrique à affluer vers des localités plus importantes, considérées comme plus sûres. Avec l’arrivée des forces françaises et africaines en décembre et la démission forcée du président par intérim Michel Djotodia en janvier, les soldats de la Séléka ont reçu l’ordre de ne pas quitter leurs bases, avant d’entreprendre de se retirer de Bangui et de nombreuses zones du nord-ouest. Avec l’aide des Casques bleus tchadiens, ils ont commencé à quitter ces centres en janvier pour le nord-est de la République centrafricaine. Sans la Séléka à leurs côtés, les communautés musulmanes restées sur place, très vulnérables, ont affronté la rage des combattants anti-balaka, ainsi que d’autres membres de la population chrétienne qui avaient beaucoup souffert sous le joug de la Séléka.

La Séléka continue à commettre des exactions en Centrafrique. Le 8 janvier à Boyali, suite à une attaque des anti-balaka, les combattants de la Séléka sont revenus pour riposter et ont semé le chaos au sein de la population chrétienne. Les anti-balaka ont exécuté des victimes sur place, et en ont abattu d’autres qui prenaient la fuite. Les combattants de la Séléka se sont emparés du prêtre protestant du village, le pasteur Gabriel Yambassa, et lui a tranché la gorge. Ils ont pillés 961 maisons de Boyali ce jour-là.

Des survivants de Boyali ont raconté que les combattants de la Séléka avaient trouvé dans une des maisons incendiées Claudine Serefei, 28 ans, une femme enceinte et handicapée physique qui n’était pas en mesure de fuir. Ses proches ont raconté que les soldats de la Séléka lui avait attaché les mains et les pieds et l’avaient jetée au feu. Elle a été retrouvée avec de graves brûlures et emmenée dans la brousse, où les villageois s’étaient cachés pour échapper aux meurtres perpétrés par la Séléka. Human Rights Watch l’a retrouvée neuf jours plus tard, ses mains brûlées réduites à des moignons, frissonnant de douleur. Elle a été évacuée vers un hôpital, mais est décédée des suites de ses blessures.

Structure des milices anti-balaka
Human Rights Watch a rassemblé des informations indiquant l’existence d’une structuration bien définie au sein des milices anti-balaka. Dans toutes les régions visitées par Human Rights Watch au cours de quatre missions de recherche menées depuis le mois de novembre, des combattants locaux des anti-balaka ont conduit sur demande et sans tarder les représentants de Human Rights Watch devant leurs responsables, et chaque groupe anti-balaka avait sa propre base, son commandant militaire, son secrétaire général et son porte-parole. Le mouvement anti-balaka possède également un porte-parole national et un coordinateur militaire à Bangui, qui ont eu des échanges avec le gouvernement par intérim de la présidente Catherine Samba-Panza au sujet de la place qu’ils pourraient éventuellement occuper au sein du gouvernement, et de leur intégration dans l’armée.

Les responsables anti-balaka sont capables de coordonner les mouvements de leurs forces d’une région vers une autre, et ont déplacé un nombre importants de combattants vers Bangui pour participer aux attaques visant les communautés musulmanes. Le colonel Dieudonné Oranti, l’un des fondateurs du mouvement anti-balaka, a confirmé à Human Rights Watch lors d’une rencontre en janvier que lui et un autre leader de l’organisation avaient transféré en décembre de leurs bases situées près de Bossangoa deux groupes de 300 combattants chacun, jusqu’à Bangui pour y combattre la Séléka.

Au cours de cette rencontre avec le colonel Dieudonné dans le quartier de Boeing, qui jouxte l’aéroport de la capitale, Human Rights Watch a pu voir d’importants groupes de combattants anti-balakas, dont certains armés de lance-roquettes RPG et de fusils AK-47, qui se dirigeaient vers les quartiers musulmans pour y perpétrer des attaques. Quelques jours plus tard, le colonel Dieudonné a téléphoné à Human Rights Watch depuis la zone où se situe le quartier musulman de PK12, qui avait été la cible de ces attaques. Il a confirmé sa participation à ces opérations et s’est plaint de ce que les forces Sangaris françaises avaient désarmé certains de ses hommes ce matin-là.

Déclarations des anti-balaka sur l’élimination des musulmans du pays
Lors de nombreuses rencontres avec Human Rights Watch, les dirigeants anti-balaka ont recouru à une rhétorique de haine et de mépris envers les habitants musulmans du pays, affirmant que tous les musulmans devaient quitter la République centrafricaine, et que celle-ci « appartient aux Centrafricains », qu’ils définissent comme chrétiens, et traditionalistes. Les responsables anti-balaka considèrent souvent les musulmans comme des « Tchadiens » plutôt que des concitoyens, bien que la très grande majorité de ces derniers ait la nationalité centrafricaine.

Le colonel Dieudonné a nié avoir directement pris pour cible des civils musulmans, mais a admis que ses combattants avaient participé aux attaques contre les communautés musulmanes de PK12 et PK13 à Bangui. Il a déclaré à Human Rights Watch que les Musulmans avaient renoncé à leur droit de rester en République centrafricaine en soutenant le mouvement rebelle Séléka, et « en vendant notre pays aux terroristes ».

Il a ajouté : « Je sais qu’ils sont nés ici, mais ils ne sont pas centrafricains puisqu’ils ont essayé de tuer la République centrafricaine. Pourquoi quelqu’un qui aime vraiment son pays essaierait-il de le tuer ? Nous, les nationalistes, nous nous sommes battus pour notre pays, nous méritons de rester ici. »

Un responsable anti-balaka de Bossembélé a affirmé à Human Rights Watch qu’il avait donné l’ordre à ses hommes d’arrêter de tuer les musulmans, mais a insisté sur la nécessité pour ces derniers de quitter le pays, déclarant, « Nous ne voulons plus aucun musulman dans notre pays. » Même un tel message était visiblement insatisfaisant pour ses adjoints, et deux d’entre eux ont tenu à préciser qu’ils continueraient quand même à tuer des musulmans. L’un des adjoints a déclaré à Human Rights Watch: « Notre chasse n’est pas encore terminée, nous n’avons pas terminé. On arrêtera que quand tous les musulmans auront quitté ce pays. Je me moque des conséquences, et pour vous le prouver je vais trancher la gorge d’un musulman devant vous. » Il s’est alors saisi d’un grand couteau et a dit à un enfant soldat d’aller tuer un homme appartenant à l’ethnie peule [un musulman] qu’ils avaient trouvé caché dans la brousse, et qu’ils avaient amené au camp. Un officier de police qui avait accompagné l’équipe de Human Rights Watch a empêché le garçon d’y aller.

Des dirigeants anti-balaka ont également ordonné directement à des communautés musulmanes de partir. Le 2 février, au cours d’une rencontre entre responsables civils locaux, chefs des anti-balaka et dirigeants musulmans de la ville de Yaloké, le leader des anti-balaka a dit à ces derniers qu’il laissait 24 heures aux Peuls et à tous les musulmans d’origine tchadienne pour quitter la ville, sous peine de subir des attaques. Le 4 février, les Forces spéciales tchadiennes ont évacué plus de 2 000 citoyens musulmans demeurés sur place depuis Yaloké jusqu’à l’aéroport militaire de Bangui, où ils se sont envolés pour le Tchad, afin de retrouver des conditions de sécurité.

Tactiques d’intimidation et de terreur
Les attaques contre les communautés musulmanes se sont souvent traduites par des actes de violence extrêmement choquants. Depuis fin janvier, les chercheurs de Human Rights Watch ont été témoins de quatre lynchages en public perpétrés par les anti-balaka. Dans chacun de ces cas, les mains des victimes ont été coupées, et dans certains cas les mutilations allaient jusqu’à couper le pénis et les jambes de la victime. Interrogés sur ces mutilations, les combattants anti-balaka ont répondu à Human Rights Watch, « Nous coupons les mains qui ont tué nos parents. » Human Rights Watch a également assisté à trois autres tentatives de lynchage ; cette brutalité semble en partie destinée à susciter la terreur chez le reste de la population musulmane.

Les anti-balaka contrôlent des routes et tiennent des postes de contrôle où ils pratiquent des abus. Le 14 janvier, au moins huit musulmans – trois femmes et cinq enfants, parmi lesquels un bébé de sept mois, ont fui en camion de Boyali, une ville située à 120 kilomètres au nord de Bangui, mais ont été interceptés par des membres de milices chrétiennes à un poste de contrôle. Des témoins ont raconté à Human Rights Watch que les miliciens ont tué les trois femmes et trois des enfants à coups de machettes, sur les marches d’une mosquée. Les chercheurs de Human Rights Watch ont vu des mares de sang séché marquant les lieux où ces personnes ont été tuées. Un jeune garçon s’est échappé, et le bébé a survécu grâce à sa mère, qui – pressentant qu’elle allait perdre la vie – a confié son enfant à une femme chrétienne pour le mettre en sécurité.

Des attaques d’une grande ampleur

Bossangoa, septembre-décembre 2013
Le 5 septembre, des combattants anti-balaka ont commencé à coordonner méthodiquement leur offensive contre cinq localités commerçantes secondaires des environs de Bossangoa, attaquant des bases Séléka de moindre importance et les communautés musulmanes de Zéré, Ben Zambé, Ouham-Bac, Korom Mpoko, et Bowaye. Les anti-balaka ont tué des centaines de musulmans et mené des attaques meurtrières contre des campements de Peuls, majoritairement des nomades musulmans. Ces attaques ont conduit au déplacement massif d’habitants musulmans de cette capitale régionale. Les anti-balaka ont attaqué la ville même de Bossangoa le 5 décembre, provoquant le déplacement d’environ 10 000 autres musulmans qui s’étaient rassemblés à Boro, un district musulman de cette ville.

Au cours de l’attaque du 5 décembre, les combattants anti-balaka ont tué au moins 11 habitants musulmans désarmés du district de Boro. Parmi les morts figuraient un jeune homme peul, Oumar Abacar, que Human Rights Watch avait emmené à l’hôpital le matin même pour traiter une plaie par balle infligée par les combattants anti-balaka lors de l’attaque du campement de pasteurs où il vivait, trois semaines plus tôt. Il a été tué à coups de machettes avec sa mère, qui était restée pour prendre soin de lui pendant qu’il se remettait de sa blessure.

Des habitants musulmans du quartier de Boro à Bossangoa ont fui vers un camp de déplacés à l’École Liberté voisine, sous bonne garde d’un important contingent de l’Union africaine. Le 30 janvier, la majorité des musulmans de Bossangoa ont été évacués vers le Tchad par les soldats tchadiens de la mission de maintien de la paix de l’Union africaine. Les musulmans restants attendent leur évacuation vers ce pays voisin.

Ce type d’attaques s’est reproduit dans de nombreuses autres zones du nord-ouest et du sud-ouest du pays. Les musulmans qui fuyaient les attaques se rassemblaient dans des localités plus densément peuplées, mais y subissaient alors de nouvelles attaques.

Bangui, janvier-février 2014
Le 22 janvier, suite au départ des combattants armés de la Séléka, tous les habitants musulmans du quartier de PK13, dans les faubourgs de Bangui, ont fui devant l’arrivée des anti-balaka. Ce jour-là, Human Rights Watch a trouvé les 36 derniers habitants musulmans de PK13, parmi lesquelles des femmes et des enfants, entassés dans une seule résidence à l’entrée du quartier, sous la protection des Casques bleus rwandais de la force de l’Union africaine, connue sous le nom de MISCA.

Dans le quartier de PK13, un groupe de combattants anti-balaka qui étaient en train d’incendier la principale mosquée du quartier a déclaré à Human Rights Watch qu’ils continueraient à attaquer les quartiers musulmans de Bangui, et qu’ils tueraient tous les musulmans qu’ils pourraient. L’un d’entre eux a déclaré :

On n’a pas besoin d’Arabes dans ce pays – ils doivent partir et retourner dans leurs pays parce qu’ils ont tué bien trop de membres de nos familles. Ce sont des étrangers de toute façon. Ils doivent partir. Ils continuent à tuer dans les provinces. Ils doivent s’en aller. Il y a encore neuf musulmans ici [sous la protection de la MISCA]. On va les attraper. On va en finir avec eux aujourd’hui. On va les tuer. Quand on aura fini ici, on ira [dans le prochain quartier musulman, PK12]. On ne veut pas de musulmans en République centrafricaine – pas de Tchadiens, et pas de musulmans. On va les massacrer, on va les tuer.

Suite à la fuite de la population musulmane, des milliers de pillards, dont certains associés aux anti-balaka mais également des civils, ont déferlé sur le quartier et se sont mis à voler dans les maisons et à dépouiller celles-ci de leurs toits, de leurs fenêtres et de leurs encadrements de porte. Les Casques bleus français et de l’Union africaine présents sur place n’ont pas réussi à enrayer les violences. Alors que la nuit tombait, des combattants anti-balaka ont averti Human Rights Watch que si les 36 musulmans restants n’étaient pas évacués, ils les tueraient : « Vous feriez mieux de les sortir de là, parce que s’ils restent ici, on les tuera cette nuit », a dit un combattant à Human Rights Watch. Des membres des forces françaises ont fini par transférer le reste des musulmans un kilomètre plus loin, dans le quartier musulman de PK12, où des milliers de leurs coreligionnaires attendaient d’être évacués vers le Tchad.

Le même phénomène se reproduit dans les deux derniers quartiers musulmans de Bangui, Miskine, et Kilo 5, le principal centre de commerce de la capitale. Jour après jour, des hommes des anti-balaka armés jusqu’aux dents avec des AK-47, des grenades, et des lance-roquettes RPG débarquent de leurs bastions des quartiers de Boeing et Boy-Rabe pour attaquer les quartiers musulmans toujours habités par l’extérieur, forçant les familles musulmanes à fuir leurs maisons et à chercher à se mettre en sécurité dans les derniers ghettos musulmans. Dès que les familles ont fui, des pillards arrivent pour mettre à sac leurs maisons et emporter les portes, les fenêtres et les toits, laissant derrière eux des zones inhabitables.

Dans de nombreux cas observés par Human Rights Watch, les pillards ne sont pas originaires du quartier, et dans les zones mixtes musulmanes et chrétiennes, des habitants chrétiens ont tenté en vain de protéger leurs voisins musulmans des attaques et des pillages des anti-balaka. « Nous ne pillons pas nos voisins, nous voulons qu’ils restent et soient en sécurité, » a dit un habitant chrétien, qui aidait un voisin musulman à évacuer sa maison après le lynchage de deux musulmans dans le quartier mixte de Gbenguewe. « Les pillards ne sont pas d’ici, ils sont venus avec les anti-balaka pour attaquer nos voisins musulmans et pour piller et détruire. Nous les haïssons pour ce qu’ils sont en train de faire. »

Après plusieurs semaines d’attaques menées par des anti-balaka armés jusqu’aux dents, la population musulmane a pratiquement abandonné Miskine, et des foules pillent et dépouillent les maisons vides. La majeure partie de la population musulmane de Kilo 5 est également en train de fuir Bangui. Le 7 février, des centaines de véhicules transportant des habitants musulmans sont partis dans la matinée, en convoi protégé par les Forces Spéciales tchadiennes. Le 8 février, des milliers d’habitants musulmans ont fui Bangui dans un convoi de camions en direction du Cameroun.

Lors d’une visite dans le quartier de Kilo 5 le 9 février, Human Rights Watch a trouvé pratiquement toutes les familles en train d’empaqueter leurs affaires et de se préparer à fuir dans les prochains convois en direction du Cameroun et du Tchad. Les habitants restant étaient totalement terrorisés par les violences. L’un deux, Ali Ousman, un négociant en diamants âgé de 39 ans, a raconté à Human Rights Watch que les agresseurs avaient lynché son frère, Senussi Djalé, qui souffrait d’un handicap mental, et avaient brûlé son corps le matin même : « Ma famille vit ici depuis des générations, et je ne suis jamais allé au Tchad, mais à présent nous devons fuir pour sauver nos vies », a déclaré Ousman.

Boyali, janvier 2014
Le 8 janvier, des centaines d’anti-balaka ont repris Boyali à la Séléka et ont entrepris de massacrer ses habitants musulmans. Quand Human Rights Watch a visité la ville peu de temps après, des volontaires de la Croix Rouge étaient en train d’enterrer des corps et de combler des puits où des cadavres avaient été jetés pendant la tuerie.

Un homme de 25 ans, survivant du massacre de Boyali, a raconté à Human Rights Watch qu’au moins 200 combattants anti-balaka avaient attaqué Boyali le matin du 8 janvier, et lui avaient tiré dessus. Son frère aîné l’a sauvé en le traînant dans une maison. Sous les yeux du jeune homme blessé, ce frère aîné, ainsi que son père et son oncle, ont été tués dehors à coups de machettes. Trente-quatre musulmans ont été assassinés ce jour-là, parmi lesquels le chef musulman du village.

Boda, janvier-février 2014
Le 4 février à Boda, ville spécialisée dans le commerce des diamants à 160 kilomètres au sud-ouest de Bangui, Human Rights Watch a découvert les tombes d’au moins 30 musulmans tués lors des violences intercommunautaires qui pourraient avoir fait jusqu’à 75 morts. Les habitants musulmans de cette ville ont affirmé que les attaques des anti-balaka contre les quartiers musulmans de Boda ont commencé presque tout de suite après le départ des forces de la Séléka le 28 janvier.

Ce même jour, des responsables locaux ont tenté de négocier un accord entre les combattants anti-balaka et les riches négociants diamantaires musulmans, proposant de payer pour que les anti-balaka n’attaquent pas leur communauté. Le prêtre catholique local a également tenté d’empêcher une attaque contre les musulmans, mais à 7h00 du matin le 30 janvier, les forces anti-balaka ont attaqué leur quartier, tuant huit personnes et détruisant par les flammes le principal marché musulman de la ville.

Les attaques des anti-balaka se sont intensifiées le 31 janvier, selon un habitant musulman qui les a consignées par écrit : « Les attaques des anti-balaka se sont intensifiées ce jour-là, nous avons eu 9 morts et au moins 40 personnes ont disparu, on ne sait pas ce qui leur est arrivé. » Les attaques se sont poursuivies les 1er et 2 février, faisant des dizaines d’autres victimes. Deux autres musulmans sont morts le 3 février, et beaucoup d’autres ont été blessés.

Les chercheurs de Human Rights Watch sont arrivés à Boda le 4 février, et ont trouvé des milliers de commerçants nomades peuls et musulmans entassés et tremblant de peur dans les quelques résidences restées debout. Le marché de la ville avait été brûlé, et Human Rights Watch a rencontré des personnes atrocement blessées par des coups de machette et souffrant de terribles brûlures, infligées pendant l’attaque des anti-balaka. Les combattants anti-balaka qui ont perpétré les attaques ont déclaré à Human Rights Watch que de leur point de vue tous les musulmans devaient quitter Boda. Les Casques bleus français sont intervenus le matin suivant pour mettre fin aux violences.

Mbaiki, février 2014
Même dans les zones où les Casques bleus français et africains ont été déployés, ils semblent incapables d’enrayer les attaques des anti-balaka. Le 4 février à Mbaiki, malgré le déploiement des forces françaises, Human Rights Watch a vu des combattants anti-balaka menacer des musulmans âgés sur le marché principal, se passant les doigts en travers de la gorge devant ces vieillards. Le 6 février, les forces tchadiennes ont transféré à Bangui la communauté musulmane de Mbaiki toute entière dans 20 grands camions militaires, transportant au moins 4 000 habitants musulmans de cette ville.

A leur arrivée à Bangui, l’un des principaux imams de Mbaiki a dit à Human Rights Watch: « Nous avons maintenant tous quitté Mbaiki. Seuls trois ou quatre hommes âgés sont restés en arrière parce qu’ils préféraient mourir là où ils avaient vécu toute leur vie. Nous ne savons pas ce qui va se passer maintenant. Nous nous rendons dans un pays [où] nous n’avons jamais vécu. »

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