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BLOG/29 MARS 1959-29 MARS 2018 : QUE RESTE-T-IL DE L’HERITAGE DE BARTHELEMY BOGANDA ?

Par M. Clotaire SAULET SURUNGBA

« Libérer l’Afrique et les Africains de la servitude et de la misère, telle est ma raison d’être et le sens de mon existence » telle a été la profession de foi de Barthélemy Boganda. Pour cette fin, il avait créé un parti politique, le Mouvement de l’Evolution Sociale de l’Afrique Noire (MESAN) qu’il a doté d’un organe de presse, Terre Africaine.

Pionnier de l’unité africaine, Barthélemy Boganda, à travers le MESAN et ses cinq verbes (se nourrir, se soigner, se vêtir, se loger, s’instruire) voulait, d’une part, induire l’émancipation des populations oubanguiennes et d’autre part, participer à l’émergence d’une Afrique centrale unie, prélude à une Afrique noire forte et prospère.

Ce grand projet politique, économique et social qui devait conduire à l’avènement des Etats-Unis d’Afrique latine n’avait pas pu connaître un aboutissement heureux.

En effet, Barthélemy Boganda avait été contraint de proclamer la constitution d’une République centrafricaine, limitée au seul territoire de l’Oubangui-Chari, le 1er Décembre 1958. Aussi et surtout, il n’avait pas eu le privilège de vivre la proclamation de l’indépendance du 13 août 1960. S’il avait été compris par ses pairs du Gabon, du Congo et du Tchad, le lac Tchad et le fleuve Oubangui devraient faire partie d’un même Etat et une solution d’aménagement du territoire aurait résolu le problème de l’assèchement du lac Tchad…

Cependant, au lendemain de la tragique journée du 29 mars 1959, Boganda aura laissé en héritage :

-un pays, l’actuel Centrafrique,
– avec un hymne national (la Renaissance),
– une devise (unité, dignité, travail),
-un drapeau étoilé (bleu, blanc, vert, jaune, rouge) et
– la semence du panafricanisme.

Que reste-t-il de cet héritage ?

J’avoue d’emblée n’être pas en mesure d’apporter toute la réponse à cette interrogation qui, au demeurant, nous interpelle tous. Par patriotisme et avec réalisme, je vais tenter, en fonction de mon vécu, de fournir quelques éléments de réponse à ce questionnement.

Le 28 août 1963, le pasteur Martin Luther King avait mené à Washington, la marche de protestation contre les discriminations raciales et la reconnaissance de l’égalité des droits civiques. Quarante et cinq ans plus tard, un noir est président des Etats-Unis d’Amérique et le Pasteur Martin Luther King, s’il était vivant, devait être fier de l’élection de Barack Obama.

Qu’adviendrait-il du président fondateur de la République centrafricaine, indépendante depuis cinquante et huit ans?
Je peux dire sans me tromper que Barthélemy Boganda, s’il était vivant, n’éprouverait pas cette fierté du pasteur King. Et je peux encore affirmer sans me tromper, que Barthélemy Boganda, visionnaire, avait prédit ce que nous vivons aujourd’hui.

« Si l’Oubangui accédait de façon isolée à l’indépendance, ce serait une catastrophe » avait-il averti.

Alors que les afro-américains, en 2008, avaient savouré la victoire de la lutte pour l’égalité des droits civiques, les centrafricaines et centrafricains en sont encore, en 2018, à la recherche de la paix, de la stabilité et de l’unité qui semblent introuvables.
Du Séminaire National de Réflexion du début des années 80 au Dialogue National de 2003 en passant par le Grand Débat National de 1992, la Conférence de Réconciliation Nationale de 1998 et le Forum National de Bangui de 2015, il est fort à parier que même le N-ième Dialogue Politique Inclusif que l’on chuchote encore ça et là, ne pourra pas mettre un terme à cette interminable errance que connaît le pays depuis le 29 Mars 1959.

La République centrafricaine, le « berceau des Bantou », est devenue la terre des braqueurs, des coupeurs de route ou zaraguina, des braconniers, des groupes rebelles armés, des djihadistes et d’autres forces étrangères, telles que l’Armée de Résistance du Seigneur (LRA) ougandaise…Elle n’est plus cette Suisse africaine.

Serait-il erroné d’affirmer que les fondements de l’Unité nationale ont été soumis à rude épreuve par le tribalisme, le clanisme et le régionalisme dans le Centrafrique d’aujourd’hui? En considérant la gestion du pays depuis 1981 et surtout la décade qui a suivi l’alternance politique de 1993 ainsi que la fin de la Transition consensuelle de 2003 et surtout la seconde Transition consécutive à la prise de pouvoir par la Coalition Séléka en 2013, il y a lieu de faire ce constat amer du développement d’un « repli identitaire» au niveau des centrafricains, unis pourtant par l’usage commun de la langue Sango.

Que reste-t-il de la «Dignité», deuxième mot de notre devise ?

Barthélemy Boganda, en tant que président du Grand Conseil de l’Afrique Equatoriale Française, siégeait à Brazzaville au Congo. De ce fait, il honorait non seulement son Bobangui natal, mais tout l’Oubangui-Chari. Comment ne pas avoir un sentiment de fierté pour cet homme, premier prêtre oubanguien qui a tombé la soutane pour s’engager en politique et dont l’exemple a été suivi au Congo par l’Abbé Fulbert Youlou? Pour l’historien Pierre Kalck, Boganda était le plus prestigieux et le plus compétent des hommes politiques équatoriaux.

La dignité centrafricaine n’est-elle pas écornée quand les hommes politiques doivent nécessairement, en cas de conflit, solliciter une médiation étrangère ou se transporter -non pas à leurs frais- dans une capitale africaine pour le règlement des différends ?

Où est la dignité quand un chef d’Etat fait appel à des forces étrangères non conventionnelles pour venir voler, violer et tuer en terre centrafricaine, afin de sauver son fauteuil, comme ce fut le cas en 2001et en 2002 ou pour accéder au pouvoir comme en 2003 ou en 2013 ? Et que représentons-nous aujourd’hui, en 2018, quand nous sommes sous perfusion économique et que notre Etat est sans Armée et que les rebelles occupent les ¾ de notre territoire national ?

La centrafricaine ou le centrafricain, du plus grand au plus petit, dans la vie de tous les jours, fait-il toujours montre d’une certaine dignité ? La corruption qui est une véritable gangrène sociale nous permet de répondre par la négative quand bien même il serait inexact d’affirmer que tous les centrafricains sont corruptibles ou corrupteurs. Quand bien-mêmes les Elus de la Nation viennent de donner le pire exemple de corruption par le renouvellement du Bureau de l’Assemblée nationale en mars 2018…

Où est encore cette dignité avec ce classement selon l’indice de développement humain du PNUD où la République centrafricaine a occupé le 188ème rang sur 188 pays en 2016 ?

La pauvreté touche aujourd’hui, au moins 80% de la population centrafricaine. C’est par le travail que les mille et une richesses du pays peuvent être mises en valeur. Ce n’est que par le travail opiniâtre que le Centrafricain peut conjuguer quotidiennement, au présent de l’indicatif, les cinq verbes « se nourrir, se soigner, se vêtir, s’instruire et se loger ».

Bien que des actions du genre «Opération Bokassa», «Fête des moissons», le slogan «Kwa na Kwa» ou bien la « Rupture » soient initiés pour valoriser le Travail, il se trouve paradoxalement que tous les ingrédients de la dépréciation du Travail soient quotidiennement au rendez-vous.

En effet, les paysans qui constituent la majorité des travailleurs n’arrivent pas à produire -pour certains- en raison de l’insécurité. Pour d’autres, il est difficile d’é couler convenablement les productions, faute d’infrastructures routières adéquates. Ils ne profitent pas pleinement du fruit de leur travail ou ne peuvent pas travailler comme ils voudraient. Comme ces fonctionnaires, ces retraités ou ces étudiants qui accumulent des dizaines de mois d’arriérés de salaires, arriérés de pension ou de bourse. Ainsi, au lieu de travailler, bien des personnes n’hésitent pas à emprunter tous les raccourcis possibles et imaginables pour vivre ou survivre…Ces raccourcis sont aussi à l’origine de la baisse vertigineuse du niveau des élèves et étudiants…

En définitive, les mots « unité, dignité, travail » qui constituent la devise du Centrafrique et qui définissent ce que j’ai l’habitude d’appeler « centrafricanité », ont, peu à peu, perdu tout ou partie de leur force.

Avec ces mots galvaudés, la mauvaise traduction en Sango de l’hymne national, la «Renaissance» et l’ubuesque aventure impériale de 1977, il y a lieu de dire que l’héritage de Boganda n’est pas tombé entre les mains de bons héritiers, à tous les niveaux de la population centrafricaine et surtout, au niveau des gouvernants.

Pionnier de l’Unité africaine, Boganda n’avait pas pu voir naître la grande République Centrafricaine qui devait englober les quatre Etats de l’Afrique Equatoriale Française (Congo, Gabon, Tchad et Oubangui-Chari), ni même les Etats-Unis d’Afrique latine. Toutefois la semence du panafricanisme qu’il a laissée, a trouvé de la bonne terre. Car, en 1965, « le chef d’Etat ghanéen, Kwame Nkrumah, auteur d’un projet de gouvernement continental proposait, en hommage à Boganda, de choisir Bangui comme capitale d’une Afrique unie ».
(Cf. Barthélemy Boganda de Pierre Kalck, pp 205 et 206).

L’avènement de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) le 25 Mai 1963 et celui de l’Union africaine (UA) le 30 Décembre 2002, au delà des insuffisances opérationnelles ou organisationnelles, traduisent la justesse de la vision de Barthélemy Boganda dont la ligne de force a été la nécessaire et vitale « Unité africaine »…

Clotaire SAULET SURUNGBA

Ancien Conseiller National
Représentant de la Diaspora Zone-Europe au CNT

Note :

« Le panafrianisme se définit comme le mouvement politique et culturel qui considère l’Afrique, les Africains et les descendants d’Africains hors d’Afrique comme un seul ensemble visant à régénérer et unifier l’Afrique ainsi qu’à encourager un sentiment de solidarité entre les populations du monde africain. Le panafricanisme glorifie le passé de l’Afrique et inculque la fierté par les valeurs africaines. »

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