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Dossier

Centrafrique : les groupes armés tendent leurs péages

Sources : ACLED, NATIONS UNIES, IPIS

Par Célian Macé | Libération

Les rackets routiers sont la principale source de revenus des milices combattantes qui maintiennent le pays dans l’insécurité et entretiennent l’économie de guerre. Un rapport détaille ce fléau.

A Bangui, les pétards, les figurines de soldats et les pistolets en plastique ne sont plus autorisés à la vente afin de ne pas «renforcer la culture de la violence en Centrafrique», a très sérieusement annoncé le maire de la capitale. Interdire des jouets, geste dérisoire dans un Etat qui a perdu le contrôle de l’essentiel de son propre territoire, livré aux groupes armés qui s’affrontent pour en piller les moindres ressources. En ce début d’année 2018, la moitié de la population centrafricaine a besoin d’une aide humanitaire et une personne sur quatre a fui son foyer pour se réfugier dans une région ou un pays voisin.

Quatre ans après que les forces de la Séléka (la coalition de groupes rebelles qui s’était emparée du pouvoir en renversant le président François Bozizé) ont été chassées de la capitale, et un an et demi après la fin de l’opération française «Sangaris», «la détérioration des conditions de sécurité en République centrafricaine se poursuit», estiment les experts de l’ONU dans leur dernier rapport, publié en décembre. Ils identifient trois zones de tension : le Sud-Est, le Nord-Ouest et le Nord-Est (voir infographie).

«Asphyxie économique»

Ces régions sont administrées par des mouvements armés qui tirent profit de l’exploitation des matières premières (diamant, or, bois…), mais surtout des voies de circulation sous leur contrôle, relève un rapport de l’Ipis (International Peace Information Service). «En maîtrisant les axes routiers, les groupes armés peuvent imposer des taxes, contrôler les activités commerciales rentables et les acteurs économiques qui y participent, pointe l’étude, qui a porté sur 284 barrières routières recensées à travers le pays. La contribution des ressources naturelles à l’économie politique du conflit est souvent mal comprise. Au lieu de se focaliser exclusivement sur les sites de production, les groupes armés concentrent leurs efforts le long des chaînes d’évacuation et commercialisation des ressources naturelles, suivant la coutume bien enracinée en Centrafrique de taxer l’usage de la route.»

Selon les calculs de l’Ipis, effectués d’après les tarifs pratiqués aux barrières et le volume du trafic, ces taxes rapportent environ 6 millions d’euros par an aux combattants de l’ex-Séléka, majoritairement musulmans. Bien que moins organisés, les groupes anti-balaka, à dominantes chrétienne et animiste, pratiquent aussi ce racket routier. «Jusqu’à la crise de 2013, les activités commerciales et le transport étaient assurés par les Centrafricains de confession musulmane, avec une implication notable de musulmans d’autres nationalités. D’ailleurs, le sentiment d’être exclue des affaires commerciales ressenti par la communauté chrétienne a alimenté les violences de 2013. L’enjeu de la participation dans l’usage de l’espace routier était donc déjà une des premières causes de la crise actuelle, note l’institut de recherche. Le système de taxation de la circulation routière a pris aujourd’hui une telle ampleur qu’on peut parler d’asphyxie économique.» Il assure à chaque faction une rente qui lui permet d’entretenir sa petite armée, d’acheter clandestinement de l’armement et des véhicules, et d’enrichir ses dirigeants.

Livraison d’armes russes

De son côté, l’Etat centrafricain est empêché d’équiper ses troupes par l’embargo sur les armes décrété par les Nations unies en 2013 (et reconduit jusqu’en 2019), se plaignent certains responsables politiques et militaires. Pour la première fois cependant, l’ONU a consenti à une exception en décembre : la Russie a été autorisée à livrer à Bangui 900 pistolets, 5 200 fusils d’assaut, 140 armes de précision, 840 mitrailleuses, 270 lance-roquettes et 20 armes antiaériennes. De quoi équiper deux bataillons de 1 300 hommes au total.

Soit le nombre de soldats qui ont achevé leur formation auprès de la Mission de l’Union européenne en Centrafrique. La première cargaison d’armes russes est arrivée à la fin du mois de janvier. Washington a également promis un don de 12,7 millions de dollars (10,3 millions d’euros) à Bangui pour des programmes de formation militaire. L’armée nationale ne s’aventure guère, jusqu’à présent, hors de la capitale. Quant aux 12 000 Casques bleus déployés dans le pays, ils se montrent régulièrement incapables d’empêcher les brusques flambées de violence.


Dans le nord-ouest : la bataille du bétail

Les axes de circulation entre la Centrafrique, le Tchad et le Cameroun – et les troupeaux de bétail qui les empruntent – sont convoités par des groupes armés qui s’affrontent pour en garder le contrôle. Les cycles de transhumance rallument périodiquement le conflit. Le circuit global fonctionne dans le sens nord-sud, les bêtes étant acheminées vers la capitale, Bangui. «Dans le nord du pays, un bœuf coûte autour de 50 000 francs CFA (76 euros). A Bangui, il sera vendu environ 500 000 francs CFA, soit dix fois plus cher», rappelle l’Ipis (International Peace Information Service). Entre les deux, les mouvements armés tentent de capter la part la plus importante possible de cette valeur ajoutée.

Quatre groupes principaux sont installés dans la zone, dont le Mouvement patriotique pour la Centrafrique (MPC), ancien membre de la rébellion Séléka dont le quartier général est installé à Paoua, et Révolution et Justice (RJ). Depuis le début de l’année, deux de leurs factions, largement autonomes, s’affrontent «sur presque tous les axes» autour de cette localité. Plus de 65 000 personnes ont fui les violences et les destructions, et s’entassent dans le centre de Paoua, selon le Bureau aux affaires humanitaires des Nations unies. «Si tout se passe bien et que les combats cessent, la crise ne sera pas résolue avant plusieurs mois, prévient Médecins sans frontières. Ils sont souvent plus de 40 déplacés par famille, ce qui va créer très rapidement des problèmes d’approvisionnement en eau et nourriture.»

Autre organisation issue de la Séléka active dans la région, Retour, Réclamation, Réhabilitation (3R). Exclusivement peule, elle est dirigée par le général Sidiki, qui se présente comme le défenseur de cette communauté pastorale régulièrement prise pour cible. Les anti-balaka du Nord-Ouest, quant à eux, sont dirigés par les frères Ndalé. «Leur objectif principal est de conserver le contrôle de l’axe routier reliant Bocaranga à Bouar, sur lequel des postes de contrôle ont été mis en place en vue de prélever des taxes et d’empêcher les Peuls d’accéder à Bouar. Entre 2015 et 2017, les frères Ndalé auraient volé 4 000 têtes de bétail dans la région, donnant lieu à une série de représailles visant des civils de la part des 3R»,détaille le rapport de l’ONU. Les deux groupes ont signé un cessez-le-feu en décembre.

Dans le nord-est : une partition de facto

C’est le territoire des anciens chefs de la rébellion Séléka, qui règnent sur toutes les villes et les routes de la région. Et qui se sont entre-tués, aussi, pour le contrôle des minerais et des check-points du «circuit soudanais» décrit par l’étude de l’Ipis : «Il s’agit d’échanges de produits manufacturés du Soudan (de première nécessité mais aussi d’armes) dans un sens, et des ressources naturelles centrafricaines dans l’autre ; principalement le café, mais aussi le bambou et les minerais. Au total, les commerçants soudanais rapportent aux ex-Séléka au moins 2,38 millions d’euros par an.» Dans le Nord-Est, l’Etat centrafricain n’est qu’un lointain souvenir : les groupes armés ont mis en place leur propre administration parallèle.

Bria, l’ancienne «capitale du diamant» et la plus grande localité de la zone, est aujourd’hui une ville morcelée. Chaque communauté s’est retranchée dans son quartier ou, dans le cas des chrétiens, dans le camp de réfugiés qui flanque la base des Casques bleus. «On y trouve des factions de presque tous les principaux groupes armés du pays», note le rapport de l’ONU. Le plus puissant est le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC), allié au Mouvement patriotique pour la Centrafrique (MPC) et, contre toute attente, à des chefs anti-balaka. Mais, comme à l’échelle nationale, la tendance est à la fragmentation du conflit. Le FPRC s’est notamment divisé, selon des lignes ethniques, sur l’opportunité de pactiser avec les chrétiens et animistes qu’ils ont longtemps combattus.

En début d’année, leur chef, Noureddine Adam, a laissé planer la menace d’une offensive en direction de la capitale, estimant que le gouvernement «s’approche de la ligne rouge». «Un jour, on va devoir prendre nos responsabilités pour libérer le pays», a-t-il déclaré depuis son fief de Birao, à la frontière soudanaise. «Nous en sommes au même point qu’en 2012», quand la coalition rebelle de la Séléka – dont il est cofondateur – s’apprêtait à marcher sur Bangui pour prendre le pouvoir.

Dans le sud-est : un nettoyage ethnique en cours

C’est la zone la plus préoccupante. En 2017, des massacres de grande ampleur ont été commis par les combattants anti-balaka (souvent chrétiens ou animistes), renommés «groupes d’autodéfense», dans les localités qui étaient jusque-là contrôlées par les miliciens peuls de l’Union pour la paix en Centrafrique (UPC, ex-Séléka). Celle-ci répliquerait par des expéditions punitives. Outre les affrontements entre les deux forces, les leaders anti-balaka «appliquent une stratégie de nettoyage ethnique contre les musulmans, au prétexte de libérer la région des groupes de l’ex-Séléka», s’inquiètent les experts de l’ONU, qui évoquent des opérations «soigneusement préparées» avec l’aide d’un «vaste réseau d’appui» dans le cadre d’une «campagne de revanche» encouragée en sous-main par des responsables politiques et militaires à Bangui.

Ce camp, désigné sous le vocable de «belliciste» dans le rapport, affiche ouvertement son hostilité aux Casques bleus, jugés trop accommodants – voire protecteurs – avec les membres de l’ex-Séléka. Quatorze soldats de la paix ont perdu la vie en Centrafrique l’an dernier, dont la moitié à Bangassou, la plus grosse ville de la région, passée aux mains des anti-balaka après une offensive meurtrière contre la communauté musulmane, le 13 mai. Depuis, dans les villages de Gambo, Kembé, Béma, Pombolo et Zémio, les combats avec l’UPC et les assauts des groupes anti-balaka ont fait plus de 200 victimes civiles. Près de 100 000 personnes ont fui le pays en franchissant le fleuve Oubangui pour rejoindre la république démocratique du Congo.

Les anti-balaka, bardés de gris-gris, parfois déguisés et équipés d’armes traditionnelles, ne constituent pas une troupe organisée. Leurs offensives sont menées avec des centaines d’hommes recrutés ponctuellement sur la route. «Les attaques menées par ces prétendus groupes d’autodéfense et leurs activités de trafic représentent désormais l’une des principales causes d’instabilité dans le pays», pointent les Nations unies.

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