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Centrafrique : La force européenne impliquée aussi dans le scandale des viols ?

Thomas Noirot, Yanis Thomas

Les accusations d’abus sexuels sur des enfants révélées en avril 2015 incriminent l’opération française Sangaris. Mais selon un des témoignages, des faits pourraient mettre en cause des soldats français sous uniforme européen.

Fin avril 2015, le journal britannique The Gardian révèle qu’un rapport de l’ONU documente des accusations d’abus sexuels commis entre décembre 2013 et juin 2014 par des soldats français sur de jeunes garçons en Centrafrique. On pense évidemment aux soldats de l’opération Sangaris, déclenchée à partir du 5 décembre 2013, et toujours indirectement en cours dans le pays, avec près de 300 soldats sur la base de M’Poko, verrouillant l’entrée dans le pays par le seul aéroport international du pays.

Mais les suspects, français, sont­-ils forcément engagés sous la bannière de l’opération française au moment des faits ? En effet, à partir du 30 avril 2014, une compagnie du 152ème Régiment d’Infanterie est détachée statutairement de l’opération Sangaris pour « basculer au sein de l’opération européenne EUFOR RCA », selon les termes même du point de situation du ministère de la Défense. Ces soldats, déjà sur place, changent donc de statut mais pas immédiatement de mission – et pas forcément de pratiques. Est­-il envisageable que des actes criminels aient alors été commis sous la bannière de la force européenne, officiellement mise sur pied le 1er avril 2014 et déployée dans les semaines qui ont suivi ? Un témoignage d’un des enfants entendus par les enquêteurs de l’ONU [1] sème le doute.

Témoignage à charge

Un gamin des rues de 13 ans affirme que plusieurs de ses amis ont été régulièrement abusés sexuellement par des membres des forces internationales en l’échange de nourriture. Il témoigne avoir vu un de ses amis effectuer deux fellations à un soldat français surnommé « Batman » au check point Alpha 2, au sud­-est du parking de l’aéroport Mpoko. La dernière aurait eu lieu quelques jours avant l’interview, donc début juin 2014, et « Batman » et son complice « Yo Yo » demeureraient à la base UCATEX (du nom d’une ancienne usine textile). L’enfant rapporte par ailleurs avoir vu un de ses amis effectuer une fellation à un certain « David » au check point piéton de l’aéroport quelques jours avant l’interview avec les enquêteurs. David et son binôme « Jounjou », lui aussi mis en cause, seraient des snipers habituellement postés sur le toit de l’aéroport et seraient logés sur la base UCATEX.

L’enfant rapporte aussi les cas détaillés de deux abus sexuels sur des amis à lui par d’autres militaires français (« Nico » et « Jean ») eux aussi basés à l’ex­ usine UCATEX et affectés à la sécurité de l’aéroport (respectivement « Nico », au check point piéton de l’aéroport fin mars, et « Jean », au niveau de la tour de contrôle mais sans précision de date).

Faisceau d’indices

La mention de la base UCATEX n’est pas anodine, car ce site a été choisi pour accueillir le camp de la force européenne : les travaux de démolition des restes de l’usine et de construction de la nouvelle base n’ont débuté que le 8 mai 2014, pour accueillir à partir du 11 juin les soldats de l’opération EUFOR RCA [2] . Si les soldats accusés par ce garçon résidaient effectivement à la base UCATEX vers les mois de mai et juin 2014, ils pourraient donc relever des forces françaises mises à disposition de cette opération – et non plus de Sangaris, dont les troupes étaient stationnées ailleurs.
D’autre part, ce témoignage fait état de viols commis début juin sur des check points gardant l’aéroport Mpoko. Or, depuis le transfert d’autorité intervenu entre la force française Sangaris et l’EUFOR RCA le 30 avril 2014 [3], la sécurité et la protection de l’aéroport sont officiellement assurées par la force européenne – y compris avec des soldats français relevant précédemment de Sangaris.
Enfin, quatre membres du 152ème Régiment d’Infanterie ont été auditionnés le 8 décembre 2015 dans le cadre de l’enquête judiciaire ouverte en France sur ce scandale de viols, l’un sous le statut de la garde­-à­-vue, les trois autres libres « mais néanmoins en qualité de mis en cause et non de témoin » (RFI, 8/12). Il s’agit justement du régiment dont une compagnie a été placée sous l’autorité de l’EUFOR RCA – même si rien, à ce stade, ne nous permet d’affirmer que ces quatre soldats appartenaient à cette compagnie­-là.

Les implications

L’implication de soldats français de l’EUFOR RCA n’est ici qu’une hypothèse. Cependant, si elle était confirmée, elle amènerait évidemment à s’interroger sur l’action de l’Union européenne vis­-à­-vis de tels actes commis sous sa bannière [4]. Il faudrait notamment établir si l’état­-major de la force européenne, qui était placée sous les ordres du général français Philippe Pontiès et commandée sur place par un autre général français, Thierry Lion, a pris les mesures qui s’imposaient en initiant des procédures d’enquête sur la base, a minima, du témoignage de ce garçon.

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Lorsque le 5 décembre 2013, François Hollande déclenche l’opération Sangaris en Centrafrique, il y a fort à parier que les français sont bien en peine de localiser ce pays sur la carte. Pourtant, la relation entre La France et la Centrafrique est des plus tragiques, et mériterait d’être mieux connu. C’est l’objet de ce nouveau Dossier Noir qui s’attache à mener une étude approfondie de l’action de la France et des Français dans ce pays marginalisé d’Afrique centrale.

Qu’a fait la France en Centrafrique, son ancienne colonie ? Que fait-elle encore dans ce pays marginalisé d’Afrique centrale ? Quel y est le jeu des ingérences étrangères ? Pour quelles raisons économiques et diplomatiques ?

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[1Il s’agit de l’interview n° 5 du rapport d’enquête du 18 juin 2014, dont une version anonymisée a été publiée par Mediapart (14/07/2015)

[2« The great UCATEX story », Service d’action extérieure de l’Union européenne, 1/08/2014.

[3« EUFOR RCA en charge de la sécurité à l’aéroport de Bangui », communiqué de l’Union européenne, 30 avril 2014

[4Comme l’a révélé France Info (30/04/2015), des accusations ont également été portées contre la compagnie géorgienne déployée dans le cadre de l’EUFOR­RCA.

Source : Survie

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