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Reportage

CICR/Centrafrique : “Nous vivons constamment dans la peur”

Un village entre Bangui et Paoua, en République centrafricaine. CC BY-NC-ND / CICR / Jessica Barry

“Témoignages d’un conflit oublié”

Sur les cinq millions d’habitants que compte la République centrafricaine, un million ont fui leur domicile en raison des combats ou de la violence et sont aujourd’hui des personnes déplacées ou des réfugiés. Ceux qui sont restés dans leur village doivent lutter pour pouvoir cultiver leurs terres, vivre en sécurité et préserver leur santé et celle de leurs enfants.

Récemment, pendant une semaine, nous avons parcouru la route reliant Bangui à Paoua pour nous rendre dans de nombreux villages et rencontrer chaque communauté afin de mieux comprendre comment la population fait face au quotidien. L’itinéraire que nous avons emprunté est le même que celui que suivent nos camions pour apporter des articles ménagers, de la nourriture ou d’autres secours aux personnes touchées par les combats dans le nord-ouest du pays.

« Vos camions passent et ne laissent derrière eux que de la poussière », nous avait-on dit. Cette remarque, nous l’avons prise comme un appel à écouter les préoccupations des habitants, à comprendre comment ils perçoivent le CICR et à mieux nous faire connaître.

Les entretiens informels que nous avons eus visaient principalement à établir une relation de confiance. Ils ont abouti à des invitations à revenir pour tenir des discussions plus approfondie. CC BY-NC-ND / CICR / Jessica Barry

« Le premier contact est parfois un peu difficile, mais quand on se rencontre pour la deuxième ou la troisième fois, on se connaît mieux et on peut parler plus en détail de nos préoccupations », a confié un chef traditionnel de Bandero.

« Revenez quand vous voulez pour parler à nos mères, aux jeunes et à toutes les personnes que vous souhaitez rencontrer », a déclaré le maire du village de Pembe.

Le maire du village de Pembe (à gauche). CC BY-NC-ND / CICR / Jessica Barry

« Maintenant que nous vous connaissons, nous n’hésiterons pas à arrêter vos véhicules si nous avons des informations à vous donner, a affirmé le chef d’un autre village. Par exemple, si nous savons qu’il y a un problème sur la route un peu plus loin, nous pourrons vous en avertir. »

Dans chaque village, les rencontres ont été enrichissantes à plusieurs égards. Elles nous ont permis de nous faire une idée de la manière dont les communautés perçoivent la Croix-Rouge et de mieux comprendre comment nous pouvons soutenir les habitants dans leurs efforts pour affronter les défis quotidiens – soit par nos programmes, soit en les redirigeant vers d’autres organisations.

La République centrafricaine est l’un des pays les plus pauvres et les plus instables du monde. La crise de 2013 et les combats généralisés qui ont entraîné la chute du régime, une période de transition, puis l’élection présidentielle de 2016 ont conduit à l’effondrement d’une infrastructure socio-économique déjà faible et des services de base. Les conditions de sécurité restent en outre très précaires du fait des combats qui se poursuivent et ont de lourdes conséquences sur la vie et les moyens de subsistance de la population civile.

Paroles de mères

« Nous vivons constamment dans la peur, a confié en dialecte local une vieille femme de Beboura III, un village proche de Paoua. La nuit, quand il y a des combats à proximité, nous nous cachons dans la brousse. Nous nous y sentons plus en sécurité que si nous restions à la maison. »

« Nous savons que la Croix-Rouge travaille dans les zones de conflit. Alors quand nous voyons vos véhicules passer, nous nous demandons si ce n’est pas mauvais signe », a indiqué une autre femme.

Les mères du village nous ont parlé de leurs peurs et de leurs inquiétudes au sujet des combats. CC BY-NC-ND / CICR / Jessica Barry

Les jeunes villageois

Dans un autre village, c’est un représentant de la jeunesse qui s’est confié à nous. « Avant la crise, nous avions une équipe de football, a expliqué Valery Maxim. Mais aujourd’hui, tout ce que nous faisons le soir, nous les jeunes, c’est nous asseoir ensemble et discuter. Rien n’est plus comme avant. »

Valery Maxim (à droite). CC BY-NC-ND / CICR / Jessica Barry

Assis sur les racines d’un arbre autour duquel le village s’est réuni, Valery Maxim garde cependant l’espoir que, avec un peu d’aide, les choses s’améliorent pour lui et ses amis. « Si vous pouviez envoyer une troupe de théâtre ici, ou un groupe de danseurs, nous serions tous intéressés. Encore mieux, si vous pouviez nous projeter des films, tout le monde serait heureux. »

Cette idée n’est pas aussi irréaliste qu’elle pourrait paraître dans cette zone rurale reculée de la République centrafricaine dépourvue d’électricité, où les routes ne sont guère plus que des rubans de latérite rouge criblés de nids-de-poule qui serpentent à travers la forêt. Certains des plus grands villages possèdent un générateur collectif qui fournit de temps en temps de la lumière, quand il y a du carburant.

Les chefs communautaires

Dans presque chaque village, les habitants se sont plaints du manque d’eau et de services médicaux.

« Ce village compte 1 200 habitants et nous n’avons qu’une seule pompe à eau, a expliqué Jean-Robert, un chef traditionnel de Bogassa. Souvent, les mères se disputent pour remplir leurs bidons. Elles veulent toutes se servir en premier. »

Jean-Robert, chef traditionnel de Bogassa. CC BY-NC-ND / CICR / Jessica Barry

Une jeune femme assise près de lui a confirmé ses propos. « Je dois attendre des heures avant que ce soit mon tour à la pompe,a-t-elle affirmé. Alors je vais à la rivière, mais l’eau n’est pas propre et je dois marcher cinq kilomètres pour y arriver. »

« Si vous pouviez creuser un puits ou installer une autre pompe, ça nous aiderait beaucoup », a suggéré Jean-Robert.

Témoignage d’une femme de pouvoir

En République centrafricaine, il n’est pas rare que les fonctions d’autorité soient exercées par des femmes. Brigitte Marto, adjointe au maire du village d’Angarakete, a souhaité parler des problèmes auxquels sont confrontées les femmes enceintes.

« Notre poste de santé n’est pas équipé pour les urgences. Récemment, une femme du village a eu des complications lors de son accouchement et a dû être transportée en moto, sur des routes en piteux état, jusqu’à l’hôpital le plus proche qui se trouve à plusieurs heures d’ici. Malheureusement, elle a perdu le bébé, mais au moins elle est en vie. »

Brigitte Marto, adjointe au maire du village d’Angarakete. CC BY-NC-ND / CICR / Jessica Barry

Ces rencontres nous ont permis de nous rendre compte du combat que mènent les habitants des villages de République centrafricaine, au cœur d’un conflit largement oublié et qui se fait sentir dans tous les aspects de leur vie.

Depuis que cet article a été écrit, des combats généralisés ont éclaté dans certaines zones du nord-ouest, y compris près de Paoua, causant le déplacement de dizaines de milliers de personnes. En décembre, suite à l’arrivée massive de déplacés internes à Paoua, le CICR et la Société de la Croix-Rouge centrafricaine ont procédé à des distributions d’urgence de vivres et d’articles ménagers et réparé des points d’eau dans la ville. D’autres opérations de secours sont en cours de planification.

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