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LU AILLEURS/« Tout le monde sait que l’État de la Centrafrique est une fiction »

Recueilli par Laurent Larcher | La Croix

Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a effectué la semaine dernière une visite en Centrafrique où les violences ont redoublé ces derniers mois. Cette visite intervenait quelques semaines avant le probable renouvellement du mandat de la Minusca, forte de 12 500 hommes. Depuis le début de l’année, douze casques bleus ont été tués.

Il faut en finir avec l’impunité

Résultat de recherche d'images pour "Jean-Pierre Tuquoi"Jean-Pierre Tuquoi

Auteur de « Oubangui-chari. Le pays qui n’existait pas » (1)

Ce pays vit une instabilité politique rare depuis les années 1960. Aucun autre pays africain n’a vu l’armée française revenir aussi fréquemment. Elle est intervenue huit fois depuis l’indépendance. Cette instabilité s’explique par des frontières qui ne reposent sur rien en termes religieux ou ethniques. Au XIXe siècle, la Centrafrique devait être, pour la France, le point central entre ses possessions de l’ouest africain et celles de l’est avec Djibouti. Les Britanniques ont mis fin à ce rêve de continuité géographique avec la victoire de Fachoda. L’Oubangui-Chari (colonie, puis territoire d’outre-mer de la République française en 1947, il devient République centrafricaine – RCA – en 1958) est alors devenu un cul-de-sac concédé à des entreprises privées qui en exploitaient le caoutchouc ou l’ivoire.

Ensuite, on a donné son indépendance à cette colonie oubliée alors qu’elle n’était pas prête. Hormis Barthélemy Boganda, mort dans un accident d’avion en 1959, la Centrafrique n’a connu aucun chef d’État de réelle envergure. La classe politique locale, souvent corrompue, n’est pas à la hauteur.

La société civile est inexistante.

La seule force demeurait l’Église catholique. Elle a œuvré pour la réconciliation, notamment avec la visite du pape François, dont le message de paix a été bien relayé par la Conférence des évêques. Aujourd’hui, l’Église catholique est attaquée, au sein même du gouvernement, et la situation n’est pas facile pour ses responsables. Enfin, c’est l’ensemble de la région qui est instable, avec la République démocratique du Congo, le Cameroun ou le Soudan du Sud.

Que faire dans ces conditions ? On pourrait organiser une conférence internationale. On pourrait aussi envisager de mettre le pays sous tutelle. Les textes de l’ONU offrent cette possibilité, même si elle n’a jamais été tentée jusqu’à présent. Mais la Centrafrique n’intéresse pas grand monde, même plus la France. Les forces de l’ONU qui s’y trouvent n’ont pas le mandat qu’il faudrait pour gérer ce type de situation.

En attendant, deux réformes pourraient améliorer les choses. D’abord, il faudrait donner plus d’autonomie aux différentes régions du pays. Les liaisons sont mauvaises, souvent uniquement aériennes. Les contextes sont différents entre le nord musulman et le sud chrétien. Ensuite, le pouvoir en place à Bangui devrait en finir avec la culture de l’impunité.

Aujourd’hui, chaque chef de clan qui fomente des troubles est quasiment assuré d’être impuni, au nom de la réconciliation nationale.

Cette réconciliation n’autorise pas tout. Depuis trois ans, un tribunal spécial international est censé juger les coupables d’exaction. Il est dirigé par un proche du président congolais Joseph Kabila et ne semble pas avoir beaucoup avancé. L’impunité demeure et ce n’est pas bon.

Recueilli par Pierre Cochez

(1) Éd. La Découverte, 21 €, août 2017.

Tout le monde sait que cet Etat est une fiction

Thierry Vircoulon

Chercheur associé au programme Afrique subsaharienne de l’Ifri

Depuis son indépendance en 1960, ce pays a toujours vécu sous la dépendance directe d’un ou plusieurs acteurs extérieurs. Jusqu’à la fin des années 1990, sous celle de la France. Puis de la sous-région, en particulier du Gabon. Et avec la crise ouverte par la Séléka, sa gestion a été transférée à l’ONU.

Sur le fond, la greffe de l’État n’a jamais pris. C’était déjà une colonie au rabais aux yeux de la France. Elle n’a pas investi sérieusement dans les infrastructures et la formation d’une élite : en 1960, ce pays n’avait donc pas les ressources humaines pour l’administrer et assumer son indépendance. En conséquence, la France l’a pourvu en conseillers, en cadres et en soutien financier. Cette assistance technique et économique l’a infantilisé. Elle a conduit les Centrafricains à ne pas s’approprier leur administration, d’autant qu’ils se sont très bien accommodés de cette fausse indépendance. Le paroxysme a été atteint sous le régime du président Kolingba où un officier de la DGSE jouait le rôle de président bis.

La fiction de l’État centrafricain a commencé à se fissurer avec le retrait de la France sous Ange-Félix Patassé, le président de la RCA de 1993 à 2003. Ce retrait a été comblé par des pays africains et des institutions internationales aux intérêts divergents et parfois très opportunistes. La dégénérescence de l’administration s’est alors accélérée.

L’ambiguïté qui consiste à aider un État que l’on proclame souverain mais qui n’a jamais eu les moyens de l’être se répète chaque fois. Tout le monde connaît la trajectoire de la RCA depuis 1960, mais personne n’en tire les conséquences.

Or, tant qu’elle n’aura pas à sa tête une élite suffisamment formée, intègre et nombreuse pour la prendre en charge, la communauté internationale ne réussira pas à l’aider. À cela s’ajoutent deux problèmes de fond : ses ressources sont insuffisantes pour financer son fonctionnement.

Et elle est dépourvue de sentiment national.

Ce pays est morcelé par des communautés qui ont des contentieux historiques. À la différence de la RD-Congo, il n’a pas réussi à créer une identité commune au-delà des appartenances singulières.

L’ONU continue à dire que c’est un pays souverain, qu’il est dirigé par un vrai gouvernement : or, ce n’est pas vrai. Le gouvernement n’a pas d’argent, pas de pouvoir (sauf celui de vider des caisses déjà à moitié vides) et répond à des intérêts hétérogènes.

Les conditions sont réunies pour activer sa mise en tutelle comme le prévoit le chapitre XIII de la charte de l’ONU. Mais ce n’est pas la direction prise par la communauté internationale qui ne veut pas se déjuger, ni trop s’investir.

Toutefois, si elle se retirait, la fiction centrafricaine cesserait : son territoire serait entièrement divisé et occupé par des chefs de guerre et leurs parrains régionaux. L’Afrique aurait un nouvel espace hors contrôle comme en Somalie et en Libye.

 

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