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Anicet-Georges Dologuélé : « La Centrafrique n’a qu’un problème : le fauteuil présidentiel est vide »

L’ancien candidat à la présidentielle de 2016 estime que les violences s’étendent à cause du manque de gouvernance et de la passivité de la Minusca.

Candidat malheureux face à Faustin-Archange Touadéra lors de l’élection présidentielle de 2016 en Centrafrique, Anicet-Georges Dologuélé est inquiet pour son pays. Les violences s’étendent. La mission des Nations unies, la Minusca, est critiquée pour son manque de réactivité face aux groupes armés qui occupent – et souvent martyrisent – quatorze des seize provinces du pays. Pour le patron de l’Union pour le renouveau centrafricain (URCA), le premier responsable de cette situation est à chercher au palais présidentiel.

Pourquoi la situation ne cesse de se dégrader en Centrafrique ?

Anicet-Georges Dologuélé Les groupes armés se rendent compte qu’il n’y a pas de chef. Ils commencent par une petite ville, ils se rendent compte que rien ne se passe. Puis ils en prennent une seconde. Toujours rien. Ils prennent une région. Toujours aucune réponse. Et aujourd’hui, ils contrôlent pratiquement 75 % du territoire, car jamais le gouvernement n’a donné l’impression de s’intéresser à ce qui se passe. Il a abandonné toute cette gestion à la Minusca, mais la Minusca est au service du gouvernement.

On a donc ce sentiment qu’il n’y a aucune gouvernance et que l’on peut faire ce que l’on veut. Quand le président Touadéra a pris le pouvoir, il n’y avait pas beaucoup de violences. Aujourd’hui, de nouveaux groupes armés voient le jour, c’est tout de même paradoxal. Alors qu’ils devraient être en train de démobiliser, les groupes recrutent, s’arment au vu et au su de tous. Ils profitent de l’absence totale de leadership, d’autorité, d’organisation.

Que devraient faire les autorités ?

Au moins montrer qu’il y a un Etat qui s’organise et qui évolue avec la Minusca. Il faut que la Minusca sente que quand il y a un incident quelque part, le président s’implique, des réunions se font, des enquêtes sont lancées. Pour l’instant, ce n’est pas le cas.

Quels sont les ressorts des violences actuelles ?

C’est l’enrichissement, la conquête des espaces où il y a quelque chose à prendre. Cela peut être du bétail, du diamant, de l’or, du café, mais les groupes armés ne vont que là où il y a quelque chose à prendre. Ce sont des dynamiques économiques qui profitent de l’absence de l’Etat et de la très faible réactivité de la Minusca.

Douze mille casques bleus, n’est-ce pas suffisant pour protéger les populations ?

Je ne crois pas que leur organisation le permette. J’ai toujours prôné une coopération avec les FACA [Forces armées centrafricaines]. Certes, les FACA ne sont pas armés, mais ils connaissent le terrain, les populations. Envoyer quelques FACA, même en civil, dans chaque ville pour faire du renseignement et prévenir les crises, cela vaut mieux que de laisser ces crises s’installer. Les casques bleus ne parlent pas le sango. Comment vont-ils faire en ne comprenant rien de ce que leur disent les populations ?

Quand je rencontre les autorités de la Minusca, je leur dis de travailler avec les locaux, de prendre des gens dans l’armée ou la police centrafricaine pour faire du renseignement. Mais pour l’instant, cela ne fait que commencer timidement. Des soldats ont été formés par l’EUTM [la mission de formation de l’Union européenne], mais les officiers européens se plaignent que l’Etat n’arrive pas à les armer. Il faut croire que trouver 600 armes est très compliqué pour le président Touadéra.

Que savez-vous des massacres qui ont eu lieu en mai à Bangassou et de la situation actuelle dans cette ville ?

Quand les choses ont commencé à se préparer, les populations, le préfet, les députés ont averti le gouvernement. Ils savaient qu’il fallait aller très vite. C’était un mois avant les massacres. Personne n’a réagi. Je suis incapable de vous dire qui a fait quoi. Lors des discussions sous l’égide de la communauté de Sant’Egidio en Italie, j’ai entendu les groupes armés dire que ce n’était pas eux. On leur a dit : « Alors si ce n’est pas vous, c’est qui ? » Je ne sais pas qui fait quoi, mais Bangassou a tout résumé : le gouvernement et la Minusca n’ont aucune organisation pour avoir de l’intelligence sur le terrain, quand on leur apporte des informations ils ne les utilisent pas, et une fois que les dégâts se sont produits, il n’y a pas de réponse pour circonscrire durablement ce genre d’événement.

Faut-il amnistier les chefs de guerre pour les intégrer au processus politique et ainsi permettre le désarmement des combattants ?

Je ne sais pas si c’est la menace de poursuites ou si c’est l’insuffisance de forces en face qui bloque le désarmement. Je pense qu’il faut combiner les deux. De toute façon, il n’y aura jamais de poursuites si on ne les contraint pas par la force. Et même si l’on décrète une amnistie, en quoi cela empêche quelqu’un de continuer de piller des richesses ? L’amnistie n’est pas une solution et elle nous est de toute façon impossible en raison des traités internationaux que nous avons signés. Je pense qu’il faut combiner la force avec la menace de traduction devant les tribunaux.

Fin mai, vous avez été accusé de tentative de déstabilisation de l’Etat. Craignez-vous que votre immunité parlementaire soit levée et avez-vous porté plainte contre Joachim Kokaté, le leader anti-balaka qui a enregistré vos propos et que vous accusez de manipulation ?

Je n’ai rien fait, alors ça ne me gêne pas que mon immunité soit levée. J’ai porté plainte et je pense que le président Touadéra joue un jeu dangereux. Au lieu de s’occuper des vrais problèmes dans l’arrière-pays, il est très préoccupé par la préparation de 2021 [année de la prochaine élection présidentielle]. Son seul souci, c’est d’éliminer ses adversaires. Il passe son temps à cela. Il a fait accuser Karim Meckassoua [le président de l’Assemblée nationale] et une marche contre lui est prévue ce vendredi. J’ai porté plainte contre Kokaté, mais c’est le pouvoir qui bloque le procès.

Qu’auriez-vous fait de mieux que le président Touadéra en seize mois ?

Tout. Cela fait une grande différence quand les gens sentent qu’il y a un chef, que le gouvernement est organisé et s’occupe des problèmes du pays. Être dans l’action plutôt que dans l’inaction, cela fait une très grosse différence.

Vous êtes sans concession à son égard…

Je suis quelqu’un de très raisonnable. N’importe quel président souhaiterait avoir un opposant comme moi. J’essaye de participer à tout ce qui est positif et d’apporter ma contribution, mais j’ai l’impression de donner à boire à un âne qui n’a pas soif. Le chef de l’Etat ne collabore avec personne. On ne peut pas être dans ma position et se satisfaire de voir chaque jour des gens se faire massacrer. Je suis obligé de le pousser à réagir car la Centrafrique n’a qu’un problème : le fauteuil présidentiel est vide.

Vous regrettez d’avoir reconnu votre défaite ?

Pas sur le principe, mais j’ai laissé arriver à la tête d’un des pays les plus difficiles au monde quelqu’un qui ne prend jamais de décision. Cela plonge mon pays dans l’abîme, je me sens donc responsable.

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