unicefpub
Reportage

République centrafricaine : Un pays pauvre assis sur un trésor

Mark Schieritz | DIE ZEIT – HAMBOURG

Le président [de l’un] des pays les plus pauvres du monde vit derrière un grand portail noir gardé par quelques hommes armés de fusils-mitrailleurs. Une fois cette barrière franchie, on se retrouve devant un conteneur avec une antenne satellite sur le toit qui fait office de bureau. Une entrée à l’arrière donne sur une pièce lambrissée aux lourds rideaux, destinés à empêcher la chaleur de l’après-midi d’entrer. La pièce comporte plusieurs fauteuils de cuir surdimensionnés. Le président Faustin-Archange Touadéra est assis dans l’un d’entre eux, où il a l’air un peu perdu.

À l’origine, Faustin-Archange Touadéra était professeur de mathématiques. Il est entré en politique il y a quelques années pour “servir” son pays, dit-il. Et a vite compris que c’était plus compliqué que la plus subtile des équations mathématiques. Car ce pays, c’est la République centrafricaine.

Un revenu par habitant de 581 dollars par an

Si on trace une ligne du nord au sud, puis une autre de l’est à l’ouest sur une carte du continent africain, la République centrafricaine se trouve exactement là où les deux droites se coupent. Une fois par an, les Nations unies publient un classement des pays en fonction de leur prospérité. La République centrafricaine occupe la dernière place. Elle a un revenu par habitant de 581 dollars par an – contre 43 919 pour l’Allemagne.

Pourquoi ? Pourquoi le maire de Paderborn [140 000 habitants, dans le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie] dispose-t-il d’un budget supérieur à celui du président d’un pays qui est deux fois plus grand que la République fédérale ? Pourquoi les usines allemandes produisent-elles chaque année près de six millions d’automobiles et le pays de Faustin-Archange Touadéra aucune ? Pourquoi les Allemands vivent-ils en moyenne jusqu’à 81 ans alors qu’au cœur de l’Afrique les habitants atteignent à peine 51 ans ? Pourquoi les pays pauvres sont-ils pauvres – et les pays riches, riches ?

D’innombrables économistes se sont penchés sur la question. Ils ont étudié les origines de la pauvreté et se sont demandé ce qui pouvait aider les pauvres. Leurs idées n’ont cependant que peu pénétré les centres de décision de la politique internationale.

Comme c’est si souvent le cas en économie, il n’y a pas une mais plusieurs théories qui cherchent à expliquer pourquoi les pays pauvres sont pauvres. Pour certains experts, cela tient à la situation géographique du pays : l’accès à la mer est une condition clé du développement économique, parce qu’il facilite le commerce. Cela paraît logique, mais la Suisse a beau être très loin de la mer, elle est l’un des pays les plus riches du monde.

Pour d’autres, c’est le climat qui importe. Du fait de la fraîcheur qui règne dans le centre de l’Europe, les hommes ont dû rapidement s’employer à ne pas se mouiller ni mourir de froid. En revanche, la chaleur étouffante qui règne à l’équateur invite dans une certaine mesure à l’oisiveté. Cela n’explique cependant pas pourquoi certains États tropicaux, la Malaisie par exemple, ont pu devenir relativement riches. D’autres avancent un ultime argument. Les pauvres sont pauvres parce que les riches sont riches : les pays du Sud ne peuvent vendre leurs produits au Nord parce que celui-ci protège ses marchés. Sauf que la Chine y est parvenue, et qu’elle a ainsi tiré des millions de personnes de la pauvreté. Voilà pour les théories des experts.

Mais comment Faustin-Archange Touadaré, pour qui la pauvreté fait autant partie du quotidien que le débat sur les retraites pour Angela Merkel, voit-il les choses ?

Monsieur le président, pourquoi votre pays est-il si pauvre ?

Nous n’avons pratiquement pas de gouvernement. Nous ne sommes pas en mesure de protéger la population. Nous devons tout reconstruire.

Que vous manque-t-il ?

Ce sont essentiellement les infrastructures qui nous préoccupent. Il n’y a pratiquement pas de routes et trop peu d’électricité.”

Le président Touadéra est porteur d’espoir dans ce pays dont l’histoire, comme celle de nombreux pays africains, n’a jusqu’à présent donné que peu d’occasions d’espérer. Après le dernier putsch, en 2013, des milices rivales se sont livrées à des massacres qui ont fait des milliers de morts et poussé des centaines de milliers de personnes à fuir. Touadéra est le premier président depuis des années à être arrivé au pouvoir à la suite d’un scrutin relativement honnête.

Cela dit, il n’y a pratiquement pas un responsable politique au monde qui ne se plaigne de l’état des routes de son pays. Pour en avoir le cœur net, nous rendons visite à Jean-Christophe Carret, qui en sait beaucoup sur l’électricité et les routes, et encore plus sur les causes de la pauvreté. Il est économiste et travaille pour la Banque mondiale. Cette institution a été fondée il y a cinquante ans pour vaincre la pauvreté dans le monde et emploie plus de 10 000 personnes dans 120 pays. Le bureau de Jean-Christophe Carret se trouve tout près du palais présidentiel.

Monsieur Carret, pourquoi les gens sont-ils pauvres ici ?

Montez, je vais vous montrer quelque chose.”

Jean-Christophe Carret lance son 4 × 4 en direction du nord. Nous sommes accompagnés d’une troupe de casques bleus lourdement armés, parce que la région est toujours peu sûre, milices oblige. Le convoi traverse les quartiers périphériques animés de Bangui, avec leurs marchés qui proposent pneus de vélo, bouteilles d’essence et sous-vêtements, ainsi qu’une Citroën incendiée. Puis on ne voit plus que quelques cases en terre battue et la savane infinie bordant la piste poussiéreuse. Au bout d’une heure et demie, le terrain se fait plus pentu et on entend le grondement d’une puissante chute d’eau.

Une seule usine dans tout le pays

Jean-Christophe Carret se dirige vers un entrepôt fraîchement rénové. À l’intérieur, l’eau fait tourner cinq turbines qui alimentent des générateurs de la taille d’un minibus. Ce spécialiste explique :

Vous avez devant vous la seule source d’énergie publique. L’électricité est acheminée à Bangui par une ligne à haute tension. Nous avons rénové les installations. Un barrage de retenue permet d’avoir assez d’eau pendant la saison sèche. Nous pouvons approvisionner la ville en électricité, mais ça ne suffit pas pour faire fonctionner des usines.”

De fait, la République centrafricaine ne compte exactement qu’une grande entreprise : une brasserie située dans une banlieue de Bangui. Elle appartient au groupe français Castel, brasse une bière de malt et doit produire la moitié de ses besoins en électricité à l’aide de son propre générateur, ce qui lui coûte une fortune. C’est un phénomène très répandu en Afrique. D’après une étude du cabinet de conseil McKinsey, les 49 États subsahariens produisent environ 423 térawatts d’énergie électrique par an. Les États-Unis consomment à eux seuls plus de neuf fois plus. La faiblesse de l’approvisionnement en électricité empêche nombre d’entreprises d’investir.

S’il y avait davantage d’électricité, les entreprises seraient plus nombreuses à s’installer en Afrique. De quoi lutter contre la pauvreté. Les entreprises jouent en effet un rôle clé dans cette bataille, selon les spécialistes du développement. Il y a trente ans, la Chine était encore un pays très pauvre. On y a construit d’énormes sites de production qui ont fait travailler des millions de personnes. Avec leur salaire, ils ont pu donner une meilleure éducation à leurs enfants, lesquels ont obtenu ensuite un poste d’ingénieur ou d’ouvrier qualifié, et la Chine est aujourd’hui la deuxième économie du monde.

Depuis quelques années, la mode n’est plus vraiment à la construction de barrages et de centrales électriques dans les pays en développement, notamment parce que ce type de grand projet ne prenait souvent pas vraiment en compte l’environnement et les personnes concernées. Plutôt que d’installer des lignes électriques et des générateurs, on préfère aujourd’hui aider les petits paysans et développer des coopératives de crédit. Certains experts, tel le Prix Nobel d’économie Angus Deaton, souhaiteraient même la suppression pure et simple de l’aide au développement, les versements ne faisant que, selon eux, au mieux maintenir en place des régimes corrompus, au pire, pervertir l’économie nationale. Si un gouvernement reçoit régulièrement de l’argent de l’étranger pour le budget de l’État, il n’a pas à se soucier que la population gagne suffisamment d’argent pour payer des impôts.

L’expert de la Banque mondiale y a pensé lui aussi, mais sa plus grande hantise, c’est que la population n’ait pas l’impression que les choses vont mieux avec un président démocratiquement élu, et que la République centrafricaine reparte dans une spirale de violence. Il a donc affecté les fonds de son institution à la rémunération des fonctionnaires, car le gouvernement n’était pas en mesure de verser les salaires. Et fait refaire les routes, pour offrir des emplois à la population rurale. Il compte aussi faire en sorte que les turbines, qui gisent depuis des années sur un chantier près de la centrale électrique, soient enfin installées. Il envisage même la construction d’une centrale solaire, avec l’aide d’investisseurs chinois, pour que l’électricité ne soit plus une denrée rare à Bangui. Si tout cela se faisait, le pays serait-il vraiment sorti d’affaire ?

À quelques kilomètres de Bangui se trouve une caserne protégée par des murs et du fil de fer barbelé. Ici, le patron, c’est Masse Noudjoutar, le commandant du troisième bataillon d’infanterie de l’armée centrafricaine. Ses hommes sont alignés sur la place d’armes. Ça sent le poisson grillé. Ce qui est curieux, c’est que presque personne ne porte d’arme…

Commandant Noudjoutar, pourquoi le pays est-il pauvre ?

Regardez autour de vous. Nous sommes trop peu nombreux. Nous n’avons pas d’armement.”

Noudjoutar a constitué l’armée centrafricaine avec le soutien de militaires français et belges. Ceux-ci ont enseigné aux soldats la façon dont on monte un poste de contrôle, ce qui est permis au combat et comment traiter les prisonniers. Le problème, c’est que l’armée ne compte que quelques centaines d’hommes, ce qui n’est pas assez pour pacifier le pays.

Il n’y a pas que pénurie de soldats. il y a aussi pénurie de policiers, d’enseignants et de fonctionnaires des finances. Et le pays manque de juges indépendants, de fonctionnaires ministériels, d’inspecteurs des impôts. Sur le papier, la République centrafricaine est un État bien structuré, qui compte 16 préfectures et 179 communes. En pratique, les choses sont différentes. La moitié des municipalités doivent se débrouiller avec un budget inférieur à 1 euro – par an. Tout en voyant les diamants extraits dans l’est du pays traverser clandestinement la frontière pour y être vendus et remplir les poches des militaires au lieu de profiter à la population.

Un État fort, au lieu d’un État failli

Même quand il y a de l’argent, il est souvent employé de façon telle qu’il nuit le pays plus qu’il ne le sert. Le patron de la brasserie, seule grande entreprise du pays, un Français qui travaille depuis plus de vingt ans en Afrique, est intarissable sur le sujet. Pendant les troubles, il a dû un jour arrêter l’usine : le diesel destiné au générateur avait été volé ainsi que 15 000 bouteilles de bière. Mais le grand problème, ce sont les autorités, confie-t-il. Il y a quelques années, il a dû licencier une dizaine d’ouvriers du fait que les affaires marchaient mal. Le tribunal a donné son feu vert avant de revenir peu après sur sa décision, et l’a condamné à une amende au motif que la loi venait de changer…

Nombre de spécialistes du développement considéraient auparavant l’État comme inutile, un appareil bureaucratique freinant la croissance économique. On sait aujourd’hui que les pays qui réussissent sur le plan économique jouissent en général d’un État fort, qui fait en sorte que la propriété privée soit protégée, que la société ne se désagrège pas, que les écoles et les universités fonctionnent et que les règles d’un jour soient aussi valables le lendemain. Alors qu’il faut souvent plusieurs années pour qu’une nouvelle usine soit rentable, aucun investisseur ne se risquera à en construire une sans un minimum de sécurité juridique.

Dans la plupart des pays africains, l’État n’est pas fort mais boursoufflé. Il est très présent là où il n’a rien à faire et absent là où on a besoin de lui. Il est extrêmement compliqué d’enregistrer une société, les entreprises ont du mal à obtenir des prêts et les règlements sont interprétés au gré des intérêts en présence. Une enquête récente de la Banque mondiale sur la facilité à faire des affaires [Doing Business] attribue à la République centrafricaine la 185e place sur 190. Même les entrepreneurs habiles ne peuvent s’étendre ni créer des emplois dans de telles conditions.

Après les graves troubles de l’année dernière, il n’est pas surprenant que le pays connaisse des difficultés. Néanmoins personne, chez les hommes d’affaires, les acteurs de l’aide au développement, les responsables politiques et les militaires de Bangui, ne rend la géographie responsable de la misère du pays, ne se plaint du climat ni n’accuse le Nord de fermer ses marchés. Ce qui se passe dans le pays leur semble plus important.

Cela confirme la thèse de l’économiste Daron Acemoglu, du Massachussetts Institute of Technology. La prospérité d’un pays dépend d’après lui de la façon dont il gère ses affaires. Dans la plupart des États pauvres, les ressources politiques et économiques sont aux mains d’une petite élite qui les utilise pour s’enrichir. Dans ces conditions, pas besoin d’être performant. D’ailleurs, aucune progression n’est constatée. Les pays riches, de leur côté, sont riches parce que les libertés économique et politique posent des limites à l’exploitation de la population. De même, le fonctionnement de l’État est davantage orienté vers l’intérêt général.

La pauvreté n’est pas une fatalité

C’était peut-être aussi le cas en République centrafricaine il y a longtemps. Les habitants y ont vécu dans une stabilité relative, jusqu’à ce que les marchands d’esclaves, nord-africains d’abord puis européens – en l’occurrence français –, soient arrivés dans le pays au XVe siècle, comme dans de nombreux États subsahariens. D’après des études récentes, leurs razzias ont détruit les structures sociales existantes et permis à des régimes exploiteurs de s’implanter. Les institutions des pays concernés en souffrent encore aujourd’hui.

Mais – et c’est le vrai message des recherches de Daron Acemoglu – la pauvreté n’est pas une fatalité. Si, par exemple, on arrivait à installer ces turbines supplémentaires au nord de Bangui, si Masse Noudjoutar recevait des soldats supplémentaires et si les juges interprétaient les lois au lieu de les détourner, la République centrafricaine pourrait gagner en prospérité. C’est pourquoi le sommet du G20 qui s’est tenu à Baden-Baden à la mi-mars a essentiellement débattu de la façon d’améliorer les conditions générales de l’investissement privé en Afrique.

Le lendemain du jour où le président Faustin-Archange Touadéra a annoncé la reconstruction de son pays, une douzaine d’hommes et de femmes se sont réunis à l’Alliance française de Bangui à l’occasion d’une sorte de foire aux entrepreneurs. Chacun a présenté son idée. L’un projette de fabriquer un revêtement de route à partir de vieilles bouteilles de plastique, un autre a mis au point un réfrigérateur en bois peu gourmand en énergie tandis qu’un troisième compte produire une boisson énergétique à base de feuille de moringa, un arbre qui pousse partout dans les régions tropicales d’Afrique. “Mon objectif, c’est la production de masse. Je voudrais construire une usine”, déclarait ce dernier. C’est bien là la question.

LA SOURCE

Imagine your best photo ever
To Top