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Viols en Centrafrique : l’armée française empêche-t-elle la manifestation de la vérité ? [Audio]

Par Guillaume Erner | France Culture

Les associations “Innocence en danger” et “Enfance et partage” ont demandé aux juges d’instruction ce 8 mars de procéder à de nouvelles auditions dans l’enquête menée sur des soupçons de viols sur mineurs qu’auraient commis, entre 2013 et 2014, des soldats français engagés dans l’opération Sangaris.

Intervenante :

  • Marie Grimaud – Avocate de “Innocence en danger”

 – France Culture : Les associations “Innocence en danger” et “Enfance en partage”, ont demandé Mercredi 8 mars, au juge d’instruction de procéder à de nouvelles auditions, confrontations et expertises, dans l’enquête menée sur des soupçons de viols sur mineurs qu’auraient commis des soldats français, engagés dans la force SANGARIS en CENTRAFRIQUE, entre 2013 et 2014. Bonjour Marie Grimaud, vous êtes avocate de l’association “Innocence en danger. Il faut tout d’abord rappeler les faits, ce que l’on sait, et ce que l’on ignore encore. Dites-nous ce qui s’est produit, et ce que l’on  sait aujourd’hui de science certaine, sur ces exactions commises par des soldats français.

 – Marie Grimaud : Il est vrai qu’en Centrafrique, sur l’année 2013-2014, les militaires ont été engagés sur l’opération Sangaris, pour protéger une partie de la population locale. Parmi ces militaires qui représentent entre 1.000 et 2.000 militaires en fonction de la période, pendant toute une année, des enfants ont pu se plaindre, auprès d’associations locales, mais également auprès de l’UNICEF, et de la MINUSCA, qui est une organe onusienne, de différents viols pratiqués par ces militaires.

Sur ces viols là, il y a une enquête qui a été réalisée pendant près d’une année, par le Parquet de Paris, par l’intermédiaire de ce que l’on appelle les prévôts, c’est-à-dire, des enquêteurs qui appartiennent au corps militaire, mais qui sont seuls habilités à faire des enquêtes en Afrique. Et en 2015, à la suite de la révélation mondiale, d’un rapport “secret défense” sur ces exactions là, trois juges d’instruction ont été désignés, pour poursuivre l’instruction. Voilà à peu près la procédure.

Au bout d’un an et demi d’instruction, on a des éléments extrêmement objectifs dans ce dossier, qui permettent, je dirais d’identifier déjà un groupe  d’une dizaine de militaires, et plus précisément cinq, sur lesquels tout concorde. Dans les descriptions faites par les enfants, dans les témoignages recueillis, pour considérer que 5 de ces militaires ont pu commettre des agressions sexuelles et des viols extrêmement aggravés, sur ces enfants là.

Nous ce que nous dénonçons, c’est que dans ce dossier il y a beaucoup de choses, sauf qu’il y a une confusion qui a été organisée, je dirais, tant par les magistrats, que par les enquêteurs, pour que le travail soit rendu complexe. J’ai envie de vous dire que, s’il y avait une enquête qui ne devait pas être faite dans la façon dont elle devrait être faite, c’est celle-là !

On a le sentiment que la parole des militaires doit être protégée par rapport à la parole des enfants, et que, quoique puisse dire un enfant, il fallait à tout prix le décrédibiliser.

 – France Culture : Mais pourtant vous semblez dire que l’enquête a été menée, qu’est-ce qui permet aujourd’hui à l’association que vous représentez, Maître Grimaud, autrement dit “Innocence en danger”, qu’est-ce qui vous permet de dire que la manifestation de la vérité a été empêchée ?

 – Marie Grimaud : Par des éléments extrêmement objectifs. Il y a des écoutes téléphoniques dans ce dossier qui ont été retranscrites; donc là, ce n’est pas de l’interprétation. Vous avez in extenso dans les écoutes, des militaires dirent entre eux : “T’inquiète pas, j’ai vu l’enquêteur, il m’a bien dit qu’ils n’y croient pas, mais il faut bien faire une enquête.” Première chose.

Deuxième chose, dans ces écoutes téléphoniques, on se rend compte qu’il y a une véritable concertation entre les militaires,  avec l’intervention de la hiérarchie.  Deux militaires qui s’appellent en disant : “Appelle le chef machin, tu vas devoir dire telle chose, ne pas raconter de la merde, on doit tous être sur exactement la même chose, pour pas que ça foute la merde.” In extenso.

Donc déjà cette concertation est extrêmement dérangeante, et cette croyance ferme dans le fait que les enquêteurs sont pour eux, me dérange.

– France Culture : Quel est le but de tout cela selon vous ? Pourquoi empêcher des révélations ?

 – Marie Grimaud : Il faut quand même savoir que les enquêteurs, les juges d’instruction français sont très regardés, par l’ONU, sur le devenir de cette enquête. Je pense qu’on enquête de manière extrêmement superficielle, pour se donner bonne conscience, une sorte de bonne image à l’international.

Le Credo ce serait de dire “Vous voyez, on a fait ce que l’on avait à faire”. Maintenant, il n’y a aucune mise en examen, on ne peut pas savoir. Non, ce n’est pas vrai, il y a des auditions dans cette instruction, il y a des témoins, il y a des reconstitutions sur place, qui si on prend le temps de les analyser…parlent, parlent énormément !

 – France Culture : Pensez-vous que la hiérarchie militaire sur place, en Centrafrique, était au courant de ces viols commis par des militaires français ?

– Marie Grimaud : On a effectivement, un témoin que je ne pourrais pas nommer, mais qui est sur place et qui est extrêmement crédible, qui va évoquer que depuis fin d’année 2013 début 2014, il y a des réunions qui se font avec la hiérarchie militaire au sein du camp, pour évoquer ces agressions sexuelles. On a trace de ces réunions, où on dit effectivement qu’il faudrait, et c’est un point extrêmement pour eux, “qu’il faudrait d’avantage sécuriser ce camp, parce que, on a la preuve que des enfants rentrent dans le camp, et à cette époque là il y a déjà la preuve que des enfants dénoncent des agressions sexuelles.

Donc des réunions se font, dès le début de 2014. Or, une enquête ne va être ouverte que 6 à 8 mois plus tard. Pourquoi autant de délai ? C’est une des questions que nous avons soulevées dans nos 68 pages de demande.

 – France Culture : Vous avez des éléments de réponse ? Pourquoi ce délai ?

– Marie Grimaud : Aucun ! Il faut quand même savoir que nous les avocats nous avons été particulièrement mis à l’écart, et que aujourd’hui, c’est tout légitime de demander à creuser tous ces éléments.

 – France Culture : Et il y a une question que l’on se pose Marie Grimaud sur ce dossier, s’agit-il d’une exaction isolée, et y a-t’il eu aujourd’hui des criminels dans l’armée française qui se sont donc livrés à des viols en Centrafrique, ou bien, ces pratiques sont-elles, hélas, plus habituelles, et couverte par la hiérarchie militaire ?

– Marie Grimaud : A  mon sens ce n’est pas isolé ! Il y a quand même quatre affaires en cours à Paris sur des forces militaires, il y a notamment une qui arrive en procès là dans quelques semaines, concernant des militaires. Non, ce n’est pas isolé, le problème c’est que ça touche une institution. Et qu’une institution a toutes les armes pour mettre le couvercle sur ce qui se passe. Et que là, on est seulement sur la partie immergée de l’iceberg.

 – France Culture : En conclusion vous iriez jusqu’à dire que jadis, ces pratiques furent tolérées ?

– Marie Grimaud : Je ne dirais pas qu’elles sont tolérées, je dirais que on ferme les yeux. Est-ce que c’est de la tolérance que de fermer les yeux ? C’est de la complicité je dirais. L’Armée est complice des exactions des militaires.

Mise en texte par Sofia Van Den Broeck pour LNC

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