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Dossier

DOSSIER/L’ARMÉE FRANÇAISE EN CENTRAFRIQUE : Les exactions impunies de l’opération Sangaris

Par JUSTINE BRABANT ET LEÏLA MIÑANO | MEDIAPART

Mise en page pour LNC : Sofia Van Den Broeke

Présentée comme un « succès » par le ministère français de la défense, l’opération Sangaris a quitté la Centrafrique, fin octobre 2016, en laissant derrière elle plusieurs plaintes pour viols et agressions sexuelles, y compris sur des mineur(e)s. Elle laisse également un enfant possiblement né de l’une de ces violences. Alors que la justice française enquête, la liste des victimes pourrait encore s’allonger.

Justine Brabant et Leïla Miñano ont travaillé plusieurs mois sur ces affaires, à Paris mais aussi à Bangui et dans d’autres villes de Centrafrique. Elles ont retrouvé des victimes qui racontent les agressions subies. Elles ont interrogé des enquêteurs mandatés par les Nations unies, des responsables d’ONG s’occupant de mineurs violentés, des magistrats et des policiers centrafricains. Et leurs récits convergent.

Elles ont également eu accès à plusieurs rapports internes de l’armée française, qui soulignent les nombreux problèmes rencontrés dans le camp des militaires français à Bangui. Dès août 2014, l’Inspection générale des armées est alertée par des officiers. Un sergent demande instamment à « augmenter la prévention concernant la prostitution ».

Des militaires ayant participé à l’opération Sangaris témoignent dans cette enquête de ce qui pouvait se passer dans le camp. « Un pote m’avait donné une technique si je voulais le faire », dit l’un, évoquant les « fellations contre nourriture ».

Saisie d’une partie des affaires, la justice française n’a guère progressé. Le Parquet de Paris a ouvert trois enquêtes préliminaires, dont une a débouché sur une information judiciaire. Aucune mise en examen n’a à ce jour été prononcée.

Cette enquête s’inscrit dans le cadre de l’opération « Zero Impunity », dont Mediapart est partenaire. « Zero Impunity » documente et dénonce l’impunité dont bénéficient les auteurs de violences sexuelles en conflit armé. En partenariat avec plusieurs médias internationaux, Mediapart publiera jusqu’au mois de mars six grandes enquêtes qui décryptent les mécaniques de l’impunité au sein de nos institutions publiques, de nos organisations internationales et même de nos armées.

 ILS EN ONT RIEN A FOUTRE DE NOUS

Le chef anti-balaka* local se fait appeler Staphylocoque. « Comme la bactérie », dit-il. Dans les rues du quartier Saint-Paul, en banlieue de Bangui, il parade plus qu’il ne patrouille, entouré d’une poignée de sbires en jogging. Le milicien salue avec la même énergie les enfants qui rentrent de l’école, les vendeurs de recharges téléphoniques et les femmes qui commentent le prix du charbon. Sa canne en bois sculpté annonce la couleur : « Staphylo » ne s’encombre pas d’un fusil, comme le ferait un vague exécutant.
* Groupes d’autodéfense locaux centrafricains ayant pris les armes en 2013 pour combattre la Seleka, avec le soutien de partisans du président déchu François Bozizé et d’anciens de l’armée régulière centrafricaine (les FACA). Ses officiers et recrues sont en majorité animistes et chrétiens. L’origine de leur nom est contestée : il viendrait de « balaka », « machette » en langue gbaya, ou de « balles AK », en référence au fusil AK 47.

Bâton à la main, il dirige. Lors du conflit qui a ravagé la capitale centrafricaine en 2013 et 2014, lui et ses hommes ont chassé toute la population musulmane du quartier. À quelques pas de la rue principale, les ruines d’une mosquée détruite n’ont pas été déblayées.

Les autres traces les plus visibles du conflit ont été effacées de ce quartier presque rural, posé au bord du fleuve Oubangui. Les morts ont été enterrés, mais la guerre est restée présente d’une autre manière, dans les esprits et dans les corps. Elle ne saute plus aux yeux, mais continue de ronger lentement celles et ceux qui ont vu de trop près les yeux de leurs assaillants. Chimène en est.

Sa maison se trouve à cinquante mètres des décombres de l’ancienne mosquée, à l’ombre des arbres. Nous la rencontrons une fin d’après-midi, le 16 octobre 2016. La jeune femme de 25 ans, maquillage léger et perruque châtain, interrompt le ménage dans la maison familiale pour sortir quelques chaises en bois dans la petite cour partagée avec la maison voisine, invite à s’y asseoir et débute son récit.

Chimène, 25 ans, raconte son rendez-vous avec un soldat français : « Au lieu d’aller dans un hôtel ou quelque part, il m’a amenée dans leur “char”. C’est là que j’ai couché avec lui. »

Un an et demi plus tôt, au mois d’avril 2015, Chimène travaillait comme serveuse dans une buvette du quartier « Combattant » de Bangui, près de l’aéroport. Pas de salaire mirobolant, mais de quoi assurer l’essentiel à cette orpheline de mère qui doit élever seule un enfant en bas âge. « Des militaires français venaient souvent. Comme leur camp n’était pas loin, ils passaient boire ou acheter des bières à emporter », se remémore Chimène. La jeune femme raconte, sans hésitation et sans mots superflus. Un jour, un de ces militaires lui laisse son numéro et lui propose de le rappeler le soir même. La jeune serveuse accepte. Au téléphone, le soldat lui donne rendez-vous.

Au moment de le retrouver, elle est surprise : « Au lieu d’aller dans un hôtel ou quelque part, il m’a amenée dans leur “char” [un véhicule blindé], qui était stationné à un croisement de la rue qui descend vers l’université. À l’intérieur, des sièges permettent de s’asseoir. C’est là que j’ai couché avec lui. »
Un troisième est entré. Ils m’ont menacée avec un couteau et m’ont dit que si je criais, ils allaient m’égorger.

Chimène marque une courte pause, le temps d’enfiler un pull sur son débardeur, puis raconte comment cette soirée d’avril 2015 a basculé : « À la fin, il est sorti. Je pensais que c’était seulement pour aller pisser. En fait, c’était pour appeler un autre militaire, qui voulait aussi que l’on couche ensemble. J’ai refusé. » La jeune femme sent leur odeur d’alcool. La nuit est déjà tombée depuis longtemps sur le quartier Combattant. « Un troisième est entré. Ils m’ont menacée avec un couteau et m’ont dit que si je criais, ils allaient m’égorger. Le troisième a commencé à m’utiliser, et quand il a fini, le deuxième aussi est passé sur moi. Ils m’ont obligée à avaler leur sperme. Quand les trois ont fini, ils m’ont donné 5 000 francs CFA [7,60 euros] puis m’ont jetée dehors. »

Chimène n’a pas porté plainte

Cyril, le frère de Chimène, travaille avec leur père comme pisciculteur

Le lendemain, la jeune femme en parle à son frère. Âgé d’une vingtaine d’années, Cyril travaille avec leur père comme pisciculteur. Il décide d’aller avec sa sœur « retrouver les militaires qui ont fait cela, et d’aller voir leurs chefs ». Sur la base française, à Mpoko, ils trouvent porte close. Le frère et la sœur y retournent le lendemain, racontent-ils. Cyril et Chimène sont alors arrêtés par une patrouille de l’Office central (centrafricain) de répression du banditisme. L’OCRB est réputé pour ses méthodes brutales et accusé par l’ONG Human Rights Watch d’exécutions illégales.

« Les policiers [de l’OCRB] nous ont jetés tous les deux dans leur véhicule, nous ont amenés en centre-ville et ont enfermé Cyril dans leur prison. » Le frère et la sœur sont convaincus que ce sont les Français qui ont demandé aux Centrafricains de se débarrasser de ces visiteurs encombrants. « Quand Chimène a essayé d’expliquer la situation aux policiers, ils lui ont répondu : “Qu’est-ce que tu allais faire là-bas ?” », se souvient le grand jeune homme en jean et tongs, qui livre son récit presque à voix basse. Il passera une journée dans la prison bondée du centre-ville de Bangui, près de seaux d’urine et d’excréments.

Chimène parvient finalement à réunir les 25 000 francs CFA (une quarantaine d’euros) qui lui sont demandés pour le faire libérer. Elle doit utiliser pour cela les 5 000 francs CFA que les trois hommes de la veille lui ont laissés. Quelques mois plus tard, elle appelle un numéro gratuit mis en place pour apporter une aide médicale aux victimes de violences sexuelles. Les examens indiquent qu’elle n’a pas le VIH. Mais la jeune femme dit avoir toujours mal, et des difficultés à marcher. Lorsqu’elle nous raccompagne à l’issue de l’entretien, elle ne fait que quelques pas sur le chemin. Son frère, lui, « a peur ». Il aimerait que « sa sœur puisse oublier ce qui s’est passé et se rétablir, car maintenant elle n’est plus comme avant ». Chimène n’a pas porté plainte : elle ne sait pas comment faire et elle n’a pas l’argent nécessaire.

Questionné sur le cas de Chimène et sur les procédures prévues pour des civils qui souhaiteraient dénoncer un viol auprès du commandement de Sangaris, le ministère de la défense n’a pas souhaité nous répondre.

Combien sont-elles, ces victimes de l’opération française ? Impossible à dire. Paradoxalement, même celles connues de la justice française sont difficiles à recenser. Sandrine Guillon, vice-procureure chargée des affaires pénales militaires, ne souhaite « pas se prononcer » sur un chiffre, préférant « raisonner en nombre d’enquêtes clôturées et non faire de la prospective ». Ce sont ses services qui enquêtent actuellement sur les cas de violences en RCA.

Comme toutes les affaires impliquant des militaires hors du territoire national, ces cas entrent dans le champ de compétences de cette section civile spécialisée (composée de magistrats civils et de greffiers militaires), placée sous l’autorité du procureur de la République de Paris François Molins. Une seule certitude : plus d’une dizaine de dénonciations pour viols et atteintes sexuelles visant les soldats de Sangaris sont arrivées jusqu’au bureau de Sandrine Guillon. Elles ont conduit à l’ouverture de trois enquêtes préliminaires, dont l’une a débouché sur l’ouverture d’une information judiciaire. Toutefois, aucune mise en examen n’a été prononcée jusqu’à présent.

Des rapports de l’ONU, de l’UNICEF, de MSF…

Depuis avril 2015 et la révélation par le quotidien britannique The Guardian d’un rapport interne de l’ONU dénonçant des viols sur six enfants du camp de déplacés Mpoko, à Bangui (ayant pris la forme, selon les victimes, d’un échange de fellations contre argent ou nourriture), la liste des accusations visant les soldats tricolores s’est allongée.

La justice a été saisie en 2016 d’un rapport de l’UNICEF faisant état d’une centaine de viols qui auraient été commis dans la région de Dékoa, au centre du pays. Le document vise principalement des soldats des contingents burundais et gabonais, mais cite également, à la marge, les forces françaises.

Rapport-ONU-Abus-Sexuels-Centrafrique

Ce que sont devenus les enfants du camp de Mpoko

Au fond de l’un des couloirs du tribunal de grande instance de Bangui, le bureau d’Abel Daouda est gardé par un solide casque bleu sénégalais. Comme l’ensemble des juges et magistrats du tribunal de Bangui, le doyen des juges d’instruction est sous haute protection. Derrière la porte : un cintre pendu à un clou, un nœud de cravate impeccable, et son nom de famille écrit en lettres capitales sur la tranche de son code de procédure pénale. Pas de confusion possible, une plaque au-dessus de sa tête indique : « Abel Daouda – RCA – Doyen des juges – Magistrat. »

Le juge a procédé, pour le compte de la justice centrafricaine, à dix auditions de jeunes filles déclarant avoir été victimes de viol par des contingents internationaux – dont trois concerneraient des soldats français. Il se souvient : « Certains parents de victimes présumées ne voulaient pas témoigner. Nous les convoquions, mais ils ne se présentaient pas. Peut-être ont-ils peur de la stigmatisation liée au fait d’avoir une fille qui a perdu sa virginité très jeune. »

Stigmatisation : les enfants du camp de déplacés de Mpoko ne connaissent pas ce mot d’adulte, mais en éprouvent la réalité au quotidien. « Quand la rumeur a désigné les enfants [qui auraient été abusés par des soldats français – ndlr], ceux-ci ont été interrogés par leurs parents pour avoir leur version des faits. Ces enfants ont été très sévèrement battus pas leurs parents, qui considéraient que leurs agissements jetaient l’opprobre sur la famille. Ils n’avaient pas conscience que leurs enfants pouvaient être des victimes. Ce sont des populations qui n’ont pas toujours conscience d’avoir des droits », analyse l’avocate Martine Mbongo, qui représente (avec sa consœur Aïcha Condé) trois de ces enfants.

Le camp de déplacés de Mpoko est toujours là, coincé entre l’aéroport et la base des Sangaris. À l’entrée, un panneau de l’ONG Première urgence-Aide médicale internationale avertit : « Attention, sortie d’école. » Mais depuis que la situation s’est calmée en centre-ville, les enfants des familles de déplacés peuvent étudier en dehors du camp. Nombre de familles ont d’ailleurs réussi à quitter définitivement les lieux. Ils seraient aujourd’hui 20 000 à y habiter, contre 100 000 au plus fort de la crise, début 2014.

Les enfants de Mpoko qui ont accusé des soldats français de viol sont eux aussi, pour la plupart, repartis. Aujourd’hui, plusieurs d’entre eux doivent se cacher pour vivre en paix. Ils ont été « relocalisés » – comme disent les ONG qui les prennent en charge. « Nous essayons de garder le secret sur la situation de ces enfants, notamment vis-à-vis du voisinage. Mais parfois, cela se sait. Nous avons deux à trois cas où les enfants ont dû être déménagés parce que les gens parlaient autour d’eux et les pointaient du doigt », détaille Alain Hourick, le chargé de programme de CRAED (Centre de recherche d’action pour l’éducation environnementale et le développement durable), l’ONG qui a recueilli les premiers témoignages de mineurs à Mpoko. Dix concerneraient des soldats de Sangaris.

Un autre de ces mineurs ayant dénoncé des Sangaris, Jean*, vit à la fondation La Voix du cœur, une ONG qui accueille et héberge des enfants des rues. Sur un grand terrain cédé par l’ambassade de France, les bâtiments de l’ancien centre culturel français ont été transformés en dortoir, en salle de classe et en infirmerie. Le directeur de la fondation, l’abbé Ange Anatole Ngassenemo, se souvient des circonstances dans lesquelles Jean – qui a aujourd’hui une dizaine d’années – est arrivé ici : « Il habitait le camp de Mpoko avec sa tante. Un jour, il a disparu. Elle pensait qu’il était mort. En fait, il était venu ici de lui-même. » Le garçonnet a peu de visites : des oncles ont promis de venir le voir, mais ne l’ont jamais fait. Ses nouveaux copains s’arrêtent parfois, au détour d’un jeu, pour l’appeler « le Français ». Il comprend « tout de suite », assure l’abbé.

Il faut y ajouter les quelques témoignages recueillis par les enquêteurs centrafricains. Ils ont identifié et auditionné une douzaine de victimes concernant l’affaire de Mpoko (toutes ne désignant pas des militaires français), indique le lieutenant Kossi, qui dirigeait à l’époque la section de recherches et d’investigation de la gendarmerie centrafricaine, rencontré le 18 octobre à Bangui. Plus récemment enfin, une association centrafricaine a déposé plainte pour un viol collectif qui aurait été perpétré par des Sangaris près du pont Jackson, toujours à Bangui.

Interrogée, l’ONG Médecins sans frontières (MSF) affirme par ailleurs, certificats médicaux à l’appui, avoir signalé trois nouveaux cas de viols sur mineurs à la justice française – un frère et une sœur de 7 et 9 ans (en avril 2016) ainsi qu’une fillette de 13 ans (en août 2015). Les dossiers et certificats médicaux établis par l’ONG confirmeraient des traces de violences sexuelles ainsi que des traces de ligotage sur l’une des victimes.

Le ministère de la défense lui-même semble admettre que des viols ou abus sexuels ont bien été commis par des soldats français en Centrafrique. Interrogé par email le 20 décembre 2016, le ministère rappelle que concernant ce type de cas, « chaque fois que les faits étaient avérés et les auteurs identifiés », les « militaires mis en cause » ont été « éloignés du théâtre » et ont subi des « sanctions disciplinaires pouvant aller jusqu’à la radiation des cadres ou la résiliation de contrat ». Invité à préciser le nombre de cas avérés, le ministère n’a pas donné pas suite.

“Chaque fois que les faits étaient avérés et les auteurs identifiés”, les “militaires mis en cause” ont été “éloignés du théâtre”.

L’horreur de la guerre qui a secoué la Centrafrique a marqué les esprits, occultant les témoignages sur les possibles exactions commises par les troupes internationales venues pour enrayer la spirale des violences. Le 24 mars 2013, Bangui est prise par une coalition de groupes rebelles, la Seleka*, à l’issue d’une offensive lancée trois mois plus tôt depuis le nord-est du pays. Sur leur route, les seleka ont tué, violé et brûlé des centaines de maisons. Craignant de nouvelles attaques, des milliers de familles fuient « en brousse », dormant dans des abris de fortune aménagés dans la forêt.

*« Union », en langue sango. Il s’agit d’une coalition de groupes rebelles centrafricains née en décembre 2012, constituée des branches dissidentes de plusieurs mouvements armés du nord de la Centrafrique ainsi que de combattants tchadiens. Ses officiers et recrues sont en majorité musulmans. La Seleka est dissoute officiellement en septembre 2013 après avoir défait le président François Bozizé, mais tous ses combattants ne sont pas désarmés.

Des groupes armés s’organisent localement pour faire face à la Seleka : les « anti-balaka », majoritairement chrétiens. Officiellement, ils se défendent contre les exactions de la Seleka, en majorité musulmane. En réalité, ils ne tardent pas à s’attaquer également aux musulmans non armés. Dans le nord-ouest du pays, les affrontements poussent 400 000 Centrafricains sur la route de l’exil.

Lors du conflit qui a ravagé Bangui en 2013 et 2014, la population musulmane a été chassée du quartier de Saint-Paul.

Les attaques des rebelles sont violentes. Les représailles des miliciens, brutales. Dans la région de Bossangoa (nord-ouest), le 18 novembre, des seleka font ligoter et jeter vivants dans la rivière des fermiers accusés d’être des anti-balaka ; le 6 décembre, des enfants musulmans sont égorgés par des anti-balaka devant leurs mères.

En décembre 2013, les anti-balaka lancent un assaut sur Bangui. Les seleka ripostent. Dans les centres de santé, les blessés arrivent mutilés, voire torturés. Des enfants ont reçu des coups de machette sur le crâne. Certains ont des doigts coupés. On tue jusque dans les hôpitaux, comme le 5 décembre, à l’hôpital de l’Amitié (dans le 4e arrondissement de la capitale), où des patients sont exécutés par des combattants de la Seleka.

C’est dans ce contexte de violences extrêmes que l’opération française Sangaris est déployée. Sa mission officielle est de soutenir les forces africaines afin d’« éviter une catastrophe humanitaire », et de protéger les ressortissants français. Les 1 600 soldats tricolores se rendent dans l’est et dans l’ouest du pays pour procéder à des opérations de désarmement. Mais ils sont surtout chargés de sécuriser les accès à l’aéroport de Bangui et de protéger les déplacés de guerre qui établissent un camp à proximité, Mpoko. Chassés par les combats, les Centrafricains s’entassent par dizaines de milliers (le camp comptera jusqu’à 100 000 déplacés) sous des bâches. Promiscuité, rougeole, infections respiratoires, paludisme faute de moustiquaires : les conditions de vie dans le camp sont misérables, mais ces déplacés cherchent surtout la protection des troupes françaises et internationales.

Au fil des mois, le groupe rebelle à majorité musulmane perd du terrain. Dans les localités qu’ils ont abandonnées, les anti-balaka se vengent sur les populations musulmanes. Celles-ci sont confinées dans des « enclaves », sous surveillance étroite. On y meurt littéralement de faim, comme à Boda, au sud-ouest du pays, où plusieurs milliers de musulmans sont retenus dans une enclave du centre-ville.

À 190 kilomètres de Bangui, Boda déploie son ambiance de petite cité minière. La route qui y mène est plutôt bien entretenue : nous sommes dans la région natale du président-fondateur de la République centrafricaine Barthélemy Boganda et de l’empereur autoproclamé Jean-Bedel Bokassa. L’artère la plus animée est un étroit ruban de terre battue qui part du rond-point où se postent les moto-taxis. Là, la station de carburant Total a été reconvertie en bar. À la tombée de la nuit, les creuseurs de diamants quittent leur carré minier pour y consommer en bières leurs éventuelles trouvailles. Dans ce bout de forêt équatoriale, se trouve potentiellement la preuve matérielle qu’une atteinte sexuelle sur mineure a été commise par un soldat français.

La famille Pazoukou habite une maison de briques en terre cuite, à deux cents mètres de l’ex-station Total. L’entrée est barrée d’une porte sans serrure. Le jeune Elie ‘Certains prénoms ont été changés) égaie souvent la cour de ses chahuts. Il a un an et cinq mois. Il a le teint clair. Dans le voisinage, on l’appelle « le Français ».

Lorsque les soldats tricolores de la force Sangaris arrivent à Boda en février 2014, ils installent leur base en plein centre-ville. Ils tentent de s’interposer entre les groupes anti-balaka locaux et les groupes « d’autodéfense » musulmans qui se sont formés lorsque la Seleka a quitté la ville. Les tueries ont alors déjà fait des centaines de victimes.

Il m’a fait entrer dans une petite maison qui se trouve sur leur camp. Nous avons fait l’amour. C’était ma première fois.

Noella Pazoukou, l’une des filles de la famille, commence à vendre des tomates aux Sangaris, sur un petit étal en face de leur base. Ses cheveux tirés en tresses découvrent un visage adolescent. Un jour de l’été 2014, un militaire français la remarque. Grâce à un intermédiaire, un jeune du coin prénommé Alban, il lui glisse quelques mots doux et lui donne rendez-vous un soir à 18 heures. L’adolescente accepte ses avances. « Il m’a fait entrer dans une petite maison qui se trouve sur leur camp. Nous avons fait l’amour. C’était ma première fois. À la fin, il m’a remis 15 000 francs CFA [23 €]. Mais sur la route du retour, des anti-balaka en patrouille me les ont pris », raconte Noella dans sa langue maternelle, le sango, d’une voix hésitante.

La mère de Noella, grand-mère d’Elie : « Qu’il puisse reconnaître son enfant et s’en occuper. »

La jeune femme ne parle pas français – elle a arrêté ses études en primaire. Une méningite contractée à l’âge de sept ans lui a laissé des séquelles : elle a longtemps perdu l’usage de la parole et a toujours des difficultés d’audition. Rencontrée chez elle les 13 et 14 octobre 2016, elle livre son récit par bribes, allant et venant sous l’auvent qui sert de cuisine pour entretenir le feu : « Nous nous sommes revus une autre fois, au même endroit. Nous avons eu une autre relation sexuelle. Et puis un jour, il est reparti, avec toute son équipe. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles. »

Début octobre 2014, les soldats français stationnés à Boda passent le relais aux casques bleus de la MINUSCA, la Mission multidimensionnelle intégrée de stabilisation des Nations unies en Centrafrique, et repartent en France. Noella, elle, est rattrapée par la guerre. Avec sa mère et ses sept frères et sœurs, elle doit quitter la maison familiale : « À cause des massacres en ville, on a fui pour aller en brousse. J’étais déjà enceinte. C’est en rentrant chez nous que j’ai dit à ma mère que je ne me sentais pas bien. » Cette dernière – dont le mari est mort alors que Noella était encore enfant – tente de faire vivre la famille en vendant feuilles de koko et chenilles grillées. Lorsque sa fille lui explique qu’elle est tombée enceinte d’un soldat français, Solange Pazoukou peine à y croire. Jusqu’au jour de la naissance et de la découverte de la peau, presque blanche, du nouveau-né.

Une enquête ouverte pour viol sur mineure

Quatre mois après sa naissance, en août 2015, Solange Pazoukou porte plainte auprès des autorités centrafricaines – après « avoir entendu à la radio une émission sur les abus sexuels ». Son dossier fait depuis le 4 septembre 2015 l’objet d’une enquête pour « viol commis par une personne abusant de l’autorité conférée par ses fonctions », confirme-t-on au parquet de Paris. Si la contrainte physique ou la violence n’est pas démontrée, l’auteur restera passible d’atteintes sexuelles sur mineure de plus de 15 ans par personne abusant de l’autorité conférée par ses fonctions (article 227-27 du code pénal) et violation de consignes. Car Noella était très probablement mineure au moment des faits. Elle avait dix-sept ans, selon les premières conclusions des enquêteurs français. Seize ans, nous assurent sa mère ainsi que le procureur de Boda, Olivier Mbombo Mossito.

Solange installe une chaise à l’ombre des arbres qui marquent le bout de sa parcelle. Puis elle étend ses jambes, fatiguées par les six heures de route ensablée qu’elle vient d’affronter à l’arrière d’une moto, pour les besoins de son petit commerce. L’homme qui a mis sa fille enceinte ? La grand-mère d’Elie explique qu’elle est « trop religieuse » pour souhaiter qu’il soit condamné. Elle veut simplement le retrouver « pour qu’il puisse reconnaître son enfant et s’en occuper ».

La famille Pazoukou n’a aucune chance de voir un procès se tenir dans son pays. En vertu d’un accord conclu entre le gouvernement français et le gouvernement centrafricain le 18 décembre 2013 – quelques jours après le déploiement de l’opération Sangaris –, les militaires français qui se rendraient coupables de crimes ou délits au cours de leur mission ne peuvent être jugés que par la justice française.

« Dans le cadre de l’exécution de la Mission, les Membres du personnel du détachement français bénéficient des immunités et privilèges identiques à ceux accordés aux experts en mission par la convention sur les privilèges et immunités des Nations unies du 13 février 1946. »
« Les immunités des Membres du personnel du détachement français sur le territoire de la République centrafricaine ne sauraient les exempter de la juridiction de la Partie française. »

Article 3 du décret n° 2014-43.
. C’est une formation spécifique de la gendarmerie nationale, la gendarmerie prévôtale, qui est chargée des enquêtes visant les militaires en opérations extérieures.

Saisi de l’affaire en septembre 2015, le parquet de Paris met huit mois à adresser aux autorités centrafricaines une demande d’entraide pénale internationale – que nous avons pu consulter – afin, entre autres, de « faire procéder à l’audition de tout témoin susceptible d’apporter des éléments sur les faits ou leurs circonstances ». Il faudra attendre encore cinq mois pour que les gendarmes français se rendent à Boda pour soumettre à Noella des photos de militaires, afin d’identifier le père.

Le calendrier ne joue pas en la faveur de la famille Pazoukou. Entretemps, le principal témoin, Alban – qui aurait joué le rôle « d’intermédiaire » –, a quitté Boda pour Bangui. Quant à Noella, on lui demande d’identifier sur des photos un homme qu’elle a vu pour la dernière fois il y a deux ans – et qu’elle n’a rencontré qu’une poignée de fois.

Au moment même où Noella est entendue par la prévôtale, début octobre 2016, un mémorandum interne des Nations unies « fuite » dans la presse. Il revient sur les accusations de viol mettant en cause des troupes internationales sur le territoire centrafricain, et suggère que des victimes « pourraient avoir été financièrement incitées à témoigner ».

Qu’importe que le document porte principalement sur les abus commis par des troupes gabonaises et burundaises. Qu’importe qu’il ne remette pas en cause les accusations concernant les viols sur mineurs dont se seraient rendu coupables des soldats français en bordure du camp de déplacés de Mpoko, à Bangui. Qu’importe que ces « incitations financières » désignent certainement des aides fournies par des organisations humanitaires. Le doute est semé. Et le ministère français de la défense a beau jeu de souligner la « légèreté » de l’UNICEF, qui a réuni les témoignages accusateurs.

La localité de Boda est située à quelques heures de route de Bangui, la capitale centrafricaine

Le mémo concentre l’attention médiatique et politique sur la question de la crédibilité des témoignages de mineurs. Mais paradoxalement, l’une des seules affaires où une preuve matérielle pourrait attester qu’il y a eu abus, celle de Boda, semble recueillir une attention limitée, y compris de la part des enquêteurs chargés de traiter le dossier. Alors qu’à l’époque des faits l’homme avait le crâne rasé, ce n’était pas le cas sur certaines des photos présentées à Noella. Alors qu’ils ont pu rencontrer l’enfant, les enquêteurs français n’ont pas fait procéder à un test ADN. Ils ont simplement demandé à sa famille son groupe sanguin – qu’elle ne connaissait pas.

Quant à l’audition tardive de la victime présumée, elle est due, si l’on en croit deux sources proches du dossier, à un problème de… transport ! Les gendarmes ont en effet attendu plusieurs mois que l’opération Sangaris puisse mettre un hélicoptère à leur disposition pour se rendre à Boda – étonnant problème, lorsque l’on sait que la localité est accessible en six à dix heures de route, sans danger majeur. Interrogé sur la raison de ces lenteurs, le ministère de la défense affirme pourtant qu’il « coopère pleinement avec les autorités judiciaires ».

Des paroles, mais peu d’actes

Cette anecdote pose la question du statut et de l’indépendance des gendarmes prévôtaux, ces militaires chargés d’enquêter sur les affaires mettant en cause des militaires. « La prévôtale s’appuie sur la force armée avec laquelle elle est déployée. Ils ont des moyens de gendarmerie (leurs armes, des moyens de police technique), mais ils dépendent vraiment de la force pour les appuyer, confirme la vice-procureure chargée des affaires pénales militaires au tribunal de grande instance de Paris, Sandrine Guillon. Et si on a besoin des moyens militaires pour la mission militaire, il est évident que ça passera toujours avant une enquête de la prévôtale. »

Le désengagement progressif des moyens de Sangaris aurait été, selon la magistrate interrogée en octobre 2016, la cause des lenteurs de ces enquêteurs. Sangaris étant terminée depuis deux mois, on peut légitimement se demander si des hélicoptères vont continuer de décoller pour Boda. Et plus largement, comment les gendarmes français vont pouvoir mener à bien leur enquête.

Entre le discours de fermeté de l’Élysée et du ministre de la défense Jean-Yves Le Drian au moment des révélations du Guardian (« Si les faits sont avérés, je ne mesurerai pas ma colère », avait tempêté le ministre ; « Si certains militaires se sont mal comportés, je serai implacable », avait assuré le président Hollande) et les moyens qu’ils ont bien voulu mettre à la disposition des enquêteurs, le décalage est manifeste.

Des moyens, il en faudrait pourtant pour faire toute la lumière sur ce qui s’est passé dans et autour des campements de militaires français. Selon des documents et des récits recueillis en RCA et en France auprès d’anciens de l’opération, des militaires français ont bien négocié les faveurs sexuelles de civil(e)s, aussi bien majeur(e)s que mineur(e)s. Des faits que les juges français pourraient un jour qualifier de viol sur mineur(e)s ou d’atteinte sexuelle par personne abusant de l’autorité conférée par ses fonctions. Cette « prostitution de survie » a, semble-t-il, été tolérée par le commandement militaire à Bangui, y compris après l’arrivée de la première vague de dénonciations (les enfants de Mpoko) sur le bureau du ministère de la défense, en juillet 2014. Les hauts gradés avaient en effet été alertés de la conduite à risque de leurs subordonnés.

Le camp militaire français, un « gruyère » mal contrôlé

Le 3 août 2014, huit mois après le début de l’opération, plusieurs gradés français présents à Bangui signalent par écrit au général L., de l’Inspection générale des armées, les dysfonctionnements relatifs au campement Sangaris qui se trouve aux abords du camp de déplacés de Mpoko. Dans ces documents internes à l’armée, intitulés « Comptes-rendus concernant la protection de la force », que nous avons pu consulter, des sous-officiers et un officier supérieur – un colonel – alertent leur commandement.

Ils parlent du camp français comme d’un « véritable gruyère » au sein duquel il est difficile d’éviter « les vols et les intrusions ». Un caporal-chef demande par ailleurs que l’entrée à l’aéroport soit renforcée par des barbelés car « les gens peuvent y pénétrer sans être préalablement contrôlés au checkpoint, ce qui rend donc le travail des forces armées quasi inutile ». Il ajoute : « Le camp de réfugiés [qui est collé au camp militaire – ndlr] devrait être mieux fermé, car il est la cause de nombreux soucis, notamment la demande de rations aux soldats par ces mêmes réfugiés. Il donne aussi une certaine facilité de s’infiltrer (sic) à un réseau de prostitution qui fait office tard dans la nuit. »

Le camp de réfugiés devrait être mieux fermé, car il est la cause de nombreux soucis. Il donne une certaine facilité de s’infiltrer (sic) à un réseau de prostitution qui fait office tard dans la nuit.

Prévue pour durer six mois, l’opération Sangaris est restée près de trois ans en Centrafrique.

Un colonel ajoute : « Cette proximité avec les locaux donne lieu au développement des propositions concernant alcool, drogues, prostitution. » Un sergent demande instamment à « augmenter la prévention concernant la prostitution qui pourrait être utilisée contre l’image de la force ». Il évoque par ailleurs l’« utilisation d’enfants pour perturber le travail des sentinelles et des patrouilles ». Un autre sous-officier signale encore que les militaires rencontrent « des problèmes de prostitution à la nuit tombée à l’entrée des check-points et de l’APOD [Air Point of Debarquement – ndlr] ».Quelles mesures ont été prises par le commandement de l’opération suite à ces signalements ? Interrogé, le ministère de la défense ne répond pas, mais indique que « la France met en œuvre une stricte politique de “tolérance zéro” en matière d’exploitation et d’abus sexuels ».

Le camp militaire français, un « gruyère » mal contrôlé ? Le constat est confirmé par un commandant envoyé sur Sangaris de février à juillet 2014, que nous avons pu interroger et qui tient à garder l’anonymat. Il évoque notamment des cas d’intrusion, la nuit, dans les tentes de militaires français, et de vol de leurs effets personnels.

Élément supplémentaire : d’après une source proche du dossier, « parmi les documents déclassifiés [secret défense dans le cadre de l’enquête judiciaire – ndlr] figure un rapport non manuscrit faisant état des mêmes problèmes » de porosité du camp et de prostitution.

Certains anciens de l’opération Sangaris évoquent plus explicitement encore le type de pratiques qui avaient cours aux abords du camp, ou lors des patrouilles françaises. Alexandre*, soldat du rang appartenant à une unité de combat déployée au printemps 2014, n’a pas été tout à fait surpris par les récits de fellations contre nourriture des enfants de Mpoko. Car s’il assure ne l’avoir jamais fait personnellement, il explique également qu’entre collègues, on se passait le mot. « Un pote m’avait donné une technique si je voulais le faire, se souvient le militaire, rencontré en septembre 2016 dans une ville de la banlieue parisienne. Il m’avait dit : tu te mets derrière le sac de sable [qui entoure les postes de garde – ndlr], comme ça on ne voit que le haut du corps (…), comme ça tu ne te fais pas prendre par les chefs et tu montes la garde. »

Ce militaire français au surnom de « Jaki-Michel »

« Je me demande encore comment j’ai pu tomber dans de telles histoires. Je ne sais trop que vous dire. » L’homme qui livre ces quelques mots par messagerie instantanée est l’un des cinq militaires français entendus par la justice en décembre 2015 dans le cadre des accusations de viol sur des déplacés du camp de Mpoko. Il n’en dira pas davantage et ne souhaitera pas nous rencontrer.

Les enquêteurs de la gendarmerie prévôtale ont entendu les enfants qui l’accusent, lui et d’autres soldats français, de leur avoir fait pratiquer des fellations en échange de nourriture. L’un d’eux a reconnu son agresseur présumé sur une photo. Dans leur procès-verbal, que nous nous sommes procuré, les gendarmes pointent toutefois des « invraisemblances » et des « contradictions » dans les témoignages des mineurs. Et utilisent parfois un langage bien définitif : « Après avoir été confronté à ses mensonges, le mineur victime présumée revient à ses accusations initiales », peut-on par exemple lire dans ce document. Ils s’attardent moins longuement sur le fait que manifestement, l’un de ces militaires se faisait surnommer « Jaki-Michel » par les enfants – nom d’un célèbre site pornographique amateur français, Jacquie et Michel.

L’ordinateur d’un des militaires mis en cause, saisi par les enquêteurs, contenait une grande quantité d’images pornographiques, dont une partie à caractère pédopornographique. Une source proche du dossier affirme également que l’un des ordinateurs saisis contenait un enregistrement vidéo amateur « d’un enfant de quatorze ans abusant d’un bébé dans une maison » – tous deux étant de type africain. Cette source ajoute qu’il n’a pas été possible, pour l’heure, d’établir où la vidéo a été tournée.

Jules*, officier déployé onze mois en RCA (en 2013 et 2014), a eu le temps d’être confronté à plusieurs reprises à cette prostitution de misère teintée d’abus d’autorité. Une première fois, se souvient-il, un soldat de garde n’appartenant pas à son unité avait été pris sur le fait par son supérieur alors qu’il se « faisait sucer à travers la grille » du camp français, à Bangui – il ne précise pas s’il s’agissait d’une mineure ou d’une majeure. Une autre fois, l’un de ses camarades, qui avait eu recours aux services d’une prostituée, a dû être rapatrié pour raisons médicales (probablement pour l’administration d’antirétroviraux). Motif : le préservatif aurait craqué.

À une autre occasion enfin, le gradé aurait été averti qu’une mère de famille aurait vendu les services sexuels de sa fille à plusieurs soldats. Par qui ? « Tout se sait, les gens parlent… », élude l’officier, qui a accepté de répondre à nos questions entre deux missions. À Bangui, lorsqu’il a vent de l’affaire, le gradé se renseigne et parvient « très, très vite » à savoir quelle était la section qui était à cet endroit-là au moment des faits. « C’était un groupe de combat, des gamins, qui avaient entre 18 et 25 ans, grand maximum. » Jules demande confirmation à leur chef : « Il était en colère. Il m’a répondu : “Putain ! Ils m’emmerdent ! Je ne sais pas où ça s’est passé, mais a priori, oui, c’est ça [qui s’est produit – ndlr]”. » Vérification faite, cette affaire-ci non plus n’est jamais arrivée jusqu’au parquet de Paris.

L’armée a-t-elle décidé de traiter les affaires de violences sexuelles en interne ? Les familles de victimes ne sont pas les seules à avoir tenté d’obtenir des explications. Plusieurs mois avant que le scandale n’éclate, des experts mandatés par les Nations unies s’étaient également adressés au commandement de Sangaris. Eux ont été reçus. Ils n’ont pas obtenu l’ombre d’une réponse.

Entre avril et novembre 2014, une commission d’enquête internationale sur la Centrafrique est en effet mandatée par le Conseil de sécurité de l’ONU pour enquêter sur les violations des droits de l’homme. Cette dernière reçoit « plusieurs allégations de viols et abus sexuels, émanant de victimes et d’ONG visant les casques bleus de la MINUSCA, les casques bleus africains de la MISCA et Sangaris », se rappelle l’une des trois enquêtrices de cette commission, l’avocate mauritanienne Fatimata M’Baye, qui a accepté de nous répondre. « On nous avait effectivement dit que certains Sangaris entretenaient des relations avec des mineurs, avec des filles mineures », assure-t-elle.

L’avocate mauritanienne Fatimata M’Baye, de la commission d’enquête internationale sur la Centrafrique.

Il y avait blocage. C’était une question assez sensible, ils n’ont pas voulu en discuter avec nous.

Les enquêteurs se rendent alors « à plusieurs reprises » au quartier général de Sangaris pour « discuter avec le commandement » : « Il fallait notamment qu’on sache quelle équipe était à tel endroit. Mais il y avait blocage. C’était une question assez sensible, ils n’ont pas voulu en discuter avec nous. On a compris que ça n’était pas la première fois que ces accusations étaient portées contre eux », ajoute l’enquêtrice.

Invité à confirmer la tenue des rencontres avec les experts des Nations unies et à expliquer la raison du « blocage » décrit par l’avocate mauritanienne Fatimata M’Baye, le ministère de la défense ne nous a pas adressé de réponse.

En l’absence de réponse de Sangaris et pour éviter « un rapport à charge », la commission a, quant à elle, choisi de se concentrer sur les autres forces armées visées. Dans le document, publié le 6 décembre 2014 – cinq mois avant les révélations du Guardian –, elle glisse toutefois cette petite phrase : « La Commission a reçu des allégations sur des violations [des droits de l’homme et du droit international humanitaire – ndlr] commises par les forces de la MISCA, de la MINUSCA et de Sangaris. » Mais elle argue alors de « ressources limitées » pour justifier l’absence d’enquête sur les accusations visant spécifiquement les Français.

En refusant de s’expliquer auprès des experts, le commandement de Sangaris voulait-il en réalité réserver la primeur de ses déclarations à la prévôtale ? À la lecture du PV de synthèse de l’enquête des gendarmes français (daté du 5 mai 2015), que nous avons consulté, il est aussi permis d’en douter. Entendus entre les 2 et 9 août 2014, deux officiers français se déclarent « stupéfaits par les accusations » de viols. « De par la proximité physique de leurs hommes », les « faits de cette nature auraient été difficilement réalisables en toute discrétion et auraient par conséquent nécessité la complicité de nombreux personnels », répondent-ils.

De nouvelles consignes d’abstinence sexuelle

Ces déclarations sont d’autant plus surprenantes qu’au même moment, le 3 août 2014, plusieurs de leurs subordonnés faisaient parvenir à l’Inspection générale des armées à Paris leurs comptes-rendus alertant sur la porosité du camp, la présence prostitutionnelle forte et la présence d’enfants autour des postes de garde et de patrouille. Ces documents ont été rédigés par les sous-officiers qu’ils commandaient : on imagine mal qu’ils aient pu en ignorer le contenu et l’existence.

Les réponses des officiers supérieurs de Sangaris auront en tout cas l’effet escompté. Dans la synthèse de leur enquête, les prévôtaux concluront qu’il n’y a « sur “le terrain” que très peu d’intimité propice à des actes sexuels ». Des actes sexuels jugés impossibles en pratique, mais que le commandement a tout de même ressenti le besoin d’interdire sur le papier.

En effet, le commandement de l’opération française n’est pas resté les bras ballants. Dès le 26 janvier 2014 – deux mois après le début de l’opération –, il ajoute dans les consignes écrites adressées aux soldats un passage sur les risques sanitaires liés aux rapports sexuels. La hiérarchie y prône notamment l’abstinence sexuelle, seule mesure de protection « efficace à 100 % » – et, à défaut, l’usage du préservatif. Avant cette date, cette consigne était uniquement transmise à l’oral. Le ministère n’ayant pas souhaité nous préciser le nombre et la nature des cas dont il a eu connaissance, difficile de dire par quels faits le commandement a été inspiré.

Sollicité le 21 octobre dans le cadre de cette enquête, le commandement de la gendarmerie prévôtale à Paris n’a pas souhaité répondre à nos questions.

  • Enquête : Justine Brabant et Leïla Miñano

  • Illustrations : Damien Roudeau

  • Édition et réalisation web : François Bonnet et Donatien Huey

© Janvier 2016 – MEDIAPART partenaire de LNC

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