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Analyses

Analyse/2,2 milliards de dollars pourront-ils acheter la paix et la prospérité en Centrafrique ?

UN Photo: Catianne Tijerina

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Par Crispin Dembassa-Kette
Contributeur régulier d’IRIN basé à Bangui
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Des bailleurs de fonds internationaux se sont engagés à verser 2,2 milliards de dollars à la République centrafricaine, en proie à l’insécurité et à la crise humanitaire associée, dans le cadre d’un plan de sauvetage sur cinq ans. Une sacrée somme, mais suffira-t-elle à faire la différence pour ce pays en crise ?

Cette promesse de don est un témoignage de confiance à l’égard du président Faustin-Archange Touadéra, en poste depuis six mois. Au mois de novembre, à Bruxelles, son gouvernement a présenté aux bailleurs de fonds un plan de redressement et de consolidation de la paix visant à sortir le pays de la crise dans laquelle il se trouve depuis au moins trois ans, pour ne pas dire 20.

Le plan s’articule autour de trois grands axes : paix, sécurité et réconciliation nationale; rétablissement des services de base, en particulier l’éducation et la santé ; et enfin, reprise économique.

Federica Mogherini, la Haute Représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères, a qualifié la conférence de Bruxelles de succès. « La promesse de don faite par l’UE aujourd’hui soutiendra les efforts de l’ambitieux programme de réforme du gouvernement national pour offrir à sa population la paix, la sécurité et la prospérité économique qu’elle mérite », a-t-elle dit dans un communiqué au moment de la conférence.

Mais de retour à la capitale, Bangui, M. Touadéra s’est montré plus pessimiste, rappelant que l’heure n’était pas encore à la dépense. « Nous utiliserons ces fonds progressivement une fois nos projets lancés, pour construire des écoles et des hôpitaux, réparer des routes et régler le problème des déplacés », a-t-il dit.

Certains commentateurs centrafricains se sont même montrés dédaigneux vis-à-vis du montant promis. Comme l’a dit Joseph Bendounga, ancien maire de Bangui, à IRIN : dans un pays de 4 millions d’habitants, cette somme revient à 500 dollars par personne.

C’est « très peu », a-t-il dit en soulignant le risque de corruption.

Mais pour l’heure, la priorité n’est pas à réclamer davantage de fonds.

« Ces fonds ne seront utiles que si la situation sécuritaire à l’extérieur de Bangui permet aux travailleurs humanitaires de faire leur travail, et permet le lancement et le bon fonctionnement des services », a dit Lewis Mudge, chercheur chez Human Rights Watch, à IRIN.

Hundreds of internally displaced people gather at Bangui’s M'poko International Airport in the Central African Republic.

Un camp de déplacés à l’aéroport international de Bangui

Un Centrafricain sur deux a besoin d’aide

La République centrafricaine est en déroute. L’État est faible, et de vastes pans du territoire sont sous le contrôle de groupes armés. Depuis septembre, les agences d’aide humanitaire ont été contraintes de suspendre le travail dans la ville centrale de Kago-Bandoro du fait de violences et de manœuvres d’intimidation.

D’après l’OCHA, l’organe de coordination de l’aide d’urgence des Nations Unies, quelque 2,3 millions de personnes ont besoin d’assistance humanitaire sur les 4,6 millions d’habitants que compte le pays ; 385 000 personnes ont perdu leur foyer ; et 452 000 ont été forcées de fuir le pays.

Les affrontements sont continus depuis décembre 2012, lorsqu’une coalition de rebelles connue sous le nom de Séléka, se voulant l’incarnation du mécontentement de la minorité musulmane du nord-est du pays, s’est frayé un chemin jusqu’à Bangui, dans le sud, en pillant et en assassinant au hasard sur son passage.

Ces agissements ont suscité les représailles de groupes d’autodéfense majoritairement chrétiens, les anti-balaka. Le pays reste divisé par des clivages sectaires : les hommes armés exploitent leur pouvoir pour extorquer de l’argent aux civils, et se livrer à de violents meurtres de vengeance.

La Séléka tient davantage de la coalition que du front uni. Fin novembre, dans la ville centrale de Bria, un affrontement entre deux factions de la Séléka s’est soldé par la mort d’au moins 14 civils et 115 combattants.

Leur différend portait sur le contrôle de la route – et les « taxes » inhérentes – conduisant aux mines de diamants de la région. Dans un pays cruellement sous-développé, où les opportunités d’emploi sont très rares, les abondantes ressources naturelles sont source de convoitises.

« [Les chefs de guerre] qui tirent avantage du conflit doivent cesser », a dit Joseph Bindoumi, le président de la Ligue centrafricaine des droits de l’homme, à IRIN.

« S’ils cessent de faire de la guerre un commerce, alors les bailleurs de fonds seront en mesure de financer la RCA et nous nous sortirons de la situation où nous sommes. »

L’incapacité des 246 soldats de maintien de la paix des Nations Unies en poste à Bria à protéger les civils n’a fait qu’ajouter aux critiques croissantes visant la MINUSCA. L’événement a été perçu comme un nouvel exemple de la prétendue passivité des soldats de maintien de la paix face à une réelle opposition.

Le 12 octobre, la Séléka s’en est prise à un camp de déplacés à Kaga-Bandoro. Les combattants ont tué à coups de couteau des personnes vivant sur le camp après avoir perdu leur foyer dans les violences, et ce en dépit de la présence d’un contingent de soldats de maintien de la paix.

Quatre personnes ont trouvé la mort lors d’une manifestation hostile organisée à Bangui quelques semaines plus tard pour exiger le retrait des 12 870 soldats de la MINUSCA. Il est difficile de savoir si les manifestants abattus par des soldats de la paix burundais étaient armés.

Absence d’État de droit

L’insécurité est liée à l’impunité. « [Les chefs de guerre] sont dans une telle position de force qu’ils n’ont pas le moindre intérêt à arrêter ou à renoncer. Ils y perdraient leur source de revenus et leur protection », a dit M. Mudge.

Le retrait des troupes françaises de l’opération Sangaris, qui ont contribué à stabiliser Bangui avec les troupes de l’Union africaine, alimente l’incertitude entourant la stabilité.

Anti-MINUSCA demo

Une manifestation anti-MINUSCA à Bangui en 2014

M. Mudge estime que la situation justifierait un déploiement plus important des Nations Unies, à l’instar de la brigade d’intervention en République démocratique du Congo, où des unités d’élite bénéficiant de l’appui d’hélicoptères d’attaque ont enregistré de premiers succès contre les rebelles du M23.

L’une des priorités du gouvernement a été de négocier le désarmement et la réintégration des groupes armés. Le pays est déjà passé par là à de nombreuses reprises au cours de son violent passé, et les pourparlers sont actuellement bloqués par les requêtes des chefs de guerre.

Certains Séléka prônent la partition, tandis que les anti-balaka veulent la garantie qu’ils réintègreront l’armée et seront consultés dans le processus décisionnel du gouvernement – des requêtes auxquelles le gouvernement refuse de se plier.

Mais M. Touadéra, qui était professeur de mathématiques avant d’entrer en politique, manque de moyens de pression. Le pays est sous le coup d’un embargo sur les armes décrété par les Nations Unies, concernant également ce qui reste de l’armée nationale. Une exception a été faite pour deux bataillons entraînés par l’Union européenne, qui ne seront pas opérationnels avant l’année prochaine.

En attendant, l’insécurité nuit à la popularité du président.

« La plupart des citoyens sont épuisés par la guerre, impatients de voir des progrès, et frustrés du manque d’action », a dit Fiona Mangan, experte auprès de l’Institut des États-Unis pour la paix. « La lune de miel est définitivement terminée pour le nouveau gouvernement. »

Source : IRIN

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